L'armée a perdu le lieutenant-général d'artillerie baron de Corda; l'administration, M. Dupin, ancien sous-préfet, conseiller d'État honoraire, père des trois hommes qui ont, chacun de leur côté, travaillé à l'illustration de ce nom; l'Académie Française a vu mourir l'auteur des poèmes de l'Enfant Prodigue et de la Maison des Champs, M. Campenon. Le fauteuil qu'il occupait avait été successivement rempli par Colleret, Boileau (Gilles), Montigny, Perrault, Rohan, Vauréal, la Condamine et Delille. Nous saurons bientôt quels sont les aspirants à cette succession. On cite dès à présent MM. Sainte-Beuve et Saint-Marc-Girardin.

Courrier de Paris.

Les ambitions littéraires sont éveillées; le poète, l'orateur, l'historien, le critique, l'auteur de drames ou de comédies, sautent à bas de leur lit, s'habillent précipitamment, prennent un cabriolet à l'heure et se mettent en course, de l'est à l'ouest et du midi au nord. Un académicien vient de mourir! un fauteuil est vacant! qui succédera à l'immortel défunt? C'est moi, dit la comédie; moi, s'écrient l'ode, le roman, la tragédie, le cours de littérature, le feuilleton, et jusqu'à l'opéra-comique: Je suis le plus spirituel, le plus profond, le plus éloquent, le plus sublime.

Mes vers ont des beautés que n'ont pas tous les autres!

Les Grâces et Venus règnent dans tous les nôtres!

Mon style a le tour libre et le beau choix des mots!

On voit régner chez moi l'ithos et le pathos!

Les trente-neuf immortels survivants n'ont qu'a bien se tenir; le mois de décembre sera rude pour leur immortalité. Dès le matin, au chant du coq le candidat académique viendra heurter à leur porte: «Qui frappe ainsi?--Ayez pitié d'un pauvre homme sans fauteuil: un fauteuil, s'il vous plaît! Votre voix, pour l'amour de Dieu! La charité, mon bon immortel!» L'académicien s'échappe par une porte secrète et gagne la rue, se croyant libre de toute atteinte. Trois candidats l'attendent sur le seuil de sa maison; trois autres, embusqués au coin d'une borne, se jettent sur lui et lui déchargent leur candidature en pleine poitrine et à bout portant. Le malheureux académicien, à peine remis de cette brusque attaque, tombe, vingt pas plus loin, dans une escouade de parents, d'amis et de clients du candidat, qui l'égorgent de plus belle. C'est l'aïeul, c'est le fils, c'est l'oncle, c'est la femme, la cousine, le propriétaire, le locataire, le portier. «Vous lui donnerez, votre voix, n'est-ce pas, mon cher monsieur?» Car ce n'est pas assez du candidat en personne, ô infortunés académiciens! vous avez sur le dos les petits-fils de leurs pères. les parents de leurs parents, les amis de leurs amis, les voisins de leurs voisins et ce qui s'ensuit; si bien qu'après toute élection académique, il y a presque toujours un ou deux immortels d'enterrés dans l'année. On attribue leur mort, les uns à la vieillesse, les autres à une fièvre, ceux-ci à la goutte, ceux-là à la pleurésie. Quelle erreur! Ils sont morts la plupart d'un mal que je nommerai, en ma qualité de docteur illustre, indigestion de candidats. Vert-Vert rendit le dernier soupir étouffé sous les dragées; plus d'un académicien a succombé sous les salutations, les sourires, les caresses, les prières, les visites empressées, les coups de sonnette sans relâche et les supplications du candidat à l'Académie.

Le fauteuil aujourd'hui vacant est celui de M. Campenon, mort cette semaine. L héritier littéraire qui viendra s'y asseoir après lui n'aura pas du moins la crainte, comme cela arrive, d'être écrasé par le souvenir et la gloire de son prédécesseur. Il y a vingt ans qu'on ne parlait plus de M. Campenon, et du temps qu'on en parlait, son nom a toujours marché à petit bruit. Un seul jour M. Campenon se trouva mis en lumière et causa quelque rumeur; mais ce fut moins par son talent doux et modeste et par son caractère pareil à son talent, que par le fait d'une circonstance particulière que nous dirons tout à l'heure.

Il était né à Grenoble en 1775; aussi le premier voyage qu'entreprit sa muse fut-il un voyage de Grenoble à Chambéry, dans le goût de Chapelle et de Rachanmont. Campenon n'avait pas besoin d'aller chercher si loin pour apprendre à rimer; on s'en mêlait dans sa famille, et le poète Léonard était son oncle.