Rimant ainsi, à son loisir, quelques pièces légères, selon la mode du temps, il finit par venir à Paris, dans ce Paris convoité par tous les poètes de province: la poésie descriptive était alors en pleine floraison, et Delille y dominait en roi. Campenon, s'abritant sous cette couronne de Delille, peu à peu glana quelques fleurs et quelques épis dans les domaines du maître. De ce penchant de Campenon pour le genre descriptif et bucolique résulta une grande intimité entre les deux poètes; toutefois, Delille ne communiqua point à son ami l'éclat de sa veine et de sa fécondité. Tandis que le chantre des Jardins semait l'hémistiche à pleines mains, Campenon ourdissait lentement et modestement ses vers. Aussi son bagage poétique est-il des plus légers; on le porterait aisément sous le bras, sans fatigue, de Paris à Grenoble et de Grenoble à Chambéry. Deux petits poèmes composent le plus fort de ce bagage. L'un a pour titre; L'Enfant Prodigue, l'autre: La Maison des Champs; ajoutez un projet de vers sur Le Tasse, que Campenon n'a point achevés, et une vingtaine de pièces fugitives dans le style de ce quatrain adressé à une femme:

Ce auteur doit, sur toutes choses

Placer chaque sujet dans son lieu, dans son temps;

Ainsi pour vous ma muse attendra le printemps,

Et je vous chanterai dans la saison des roses.

Et avec cela vous connaissez tout mon Campenon.

Il n'en fallut souvent pas davantage pour entrer à l'Académie; mais rarement on y entra à moins, il faut l'avouer. Le sobre Campenon se présenta cependant pour succéder au plus prodigue des poètes, à Delille, et emporta la nomination. L'Académie, en le choisissant, se laissa gagner par l'attrait de donner à Delille pour successeur un homme qu'il avait aimé de son vivant par l'espèce d'analogie qu'il y avait dans les goûts poétiques de l'un et de l'autre, quoique à une immense distance de la part de Campenon, et enfin par l'esprit aimable de celui-ci, son caractère doux et poli et son commerce plein d'aménité. L'agrément de l'homme servit de passe-port au poète.

L'honnête Campenon avait eu beau chanter l'innocence des champs et enseigner, comme le dit la préface de son poème, «à l'homme sensible possesseur d'une petite maison de campagne, l'art de se délasser des fatigues de la ville en poussant la bêche et en portant l'arrosoir, et d'entremêler les légumes aux fleurs et les arbres qui fournissent du fruit à ceux qui donnent de l'ombrage,» la malignité parisienne, insensible à ces souvenirs d'éducation champêtre, railla la candidature de l'auteur de La Maison des Champs; on répétait de salon en salon ce plaisant distique;

Au fauteuil de Delille aspire Campenon:

Son talent suffit-il pour qu'il s'y campe?--Non.