Tête de Sidi-Embarek exposée à
Alger.--D'après un dessin envoyé
d'Alger.

Ce combat, ou 350 chevaux n'ont pas hésité à attaquer une force triple en infanterie et cavalerie, maîtresse de tous les avantages du terrain, a été signalé par un acte de dévouement aussi honorable pour l'officier qui l'a inspiré que pour le soldat qui l'a accompli. M. de Cotte, capitaine adjudant-major au 5e escadron du 2e régiment de chasseurs d'Afrique, venait d'avoir son cheval tué en abordant l'infanterie arabe. Retardé dans sa marche par une ancienne blessure à la hanche, blessure qui ne lui permet pas de courir, sa perte était certaine, lorsque le trompette Escoffier saute à terre: «.Mon capitaine, dit-il, prenez mon cheval; c'est vous, et non pas moi, qui rallierez l'escadron,» donnant ainsi, dans un rapide commentaire, le motif de son dévouement et la raison qui défendait de le refuser.

Le capitaine, en effet, remonte à cheval; l'escadron est rallié, le combat se rétablit, et la belle action du trompette Escoffier, si simplement et si spontanément accomplie, contribue pour une bonne part au succès de la journée. Mais à l'appel, Escoffier manquait; il était, avec quatre autres chasseurs, prisonnier des Arabes.

En transmettant au ministre de la guerre le rapport du général de La Moricière le gouverneur-général s'est exprimé ainsi: «Je regrette beaucoup les cinq cavaliers qui ont été pris, et surtout le trompette Escoffier; il a fait un bel acte de dévouement. S'il nous est jamais rendu, j'aurai l'honneur de le proposer pour la croix de la Légion-d'Honneur.» Sur la demande du maréchal ministre de la guerre, cette récompense a été immédiatement accordée au brave trompette. Une ordonnance du 12 novembre a nommé Escoffier chevalier de la Légion-d'Honneur, et un ordre du jour annoncera sa nomination à l'armée d'Afrique. Puisse le généreux prisonnier de Sidi-Jousef être rendu à ses compagnons d'armes! Aux premiers postes français, il apprendra que sa vertu militaire a été reconnue; avant de reprendre son rang dans l'escadron, il verra attacher sur sa poitrine le signe des braves, qu'il a noblement mérité.

Des quatre principaux khalifahs d'Abd-el-Kader, son beau-frère Ben-Thami et El-Berkani, sont tous deux retirés sur les frontières du Maroc; le troisième, son ancien envoyé à Paris, Miloud-ben-Arach, fatigué de la guerre, se tient dans une complète inaction; le quatrième, Sidi-Allal-ben-Embarek, vient d'être tué, dans un engagement dont nous donnons plus bas le récit. Dès le 6 octobre, les derniers auxiliaires un peu importants de la cause de l'émir, les chefs des différentes tribus du versant nord-ouest de l'Ouarensenis, sont venus faire leur soumission au gouverneur-général à son camp, sur l'Oued-Keschab.

Pendant le même temps, M. le colonel Eynard, aide-de-camp du gouverneur-général, recevait les soumissions de toutes les tribus du versant sud du Grand-Pic de l'Ouarensenis, et procédait à l'organisation de ce pays, tandis que M. le colonel Cavaignac châtiait quelques tribus insoumises des environs d'Orléansville.

Mais de toutes les soumissions, celle qui a du faire le plus grand vide dans les rangs des partisans de l'émir et lui être la plus sensible à lui-même, si par quelque combinaison secrète de sa politique il ne l'a pas autorisée ou conseillée, est la soumission de Sidi-el-Hadj-Mohamnned-bel-Kharoubi, son ex-premier secrétaire et son khalifah des Bibans. Bel-Kharoubi est venu, au mois d'août, se rendre à discrétion à Tiaret, demandant seulement la grâce d'être réuni à sa famille, tombée entre nos mains avec la zmalah, et retenue prisonnière à l'île Sainte-Marguerite. Cette faveur lui a été accordée: sa famille a été renvoyée à Alger, et Bel-Kharoubi a marché à la suite du gouverneur-général dans les dernières expéditions.

La mort récente de Sidi-Mohammed-ben-Allal-Ould-Sidi-Embarek, le plus puissant de ses khalifahs, est le dernier et le plus rude coup porté à la fortune d'Abd-el-Kader, depuis l'enlèvement de sa zmalah à Taguin. Sorti le 6 novembre de Mascara, le général Tempoure, avec 800 hommes d'infanterie, 5 pièces d'artillerie, 500 chevaux réguliers des 2e et 4e régiments de chasseurs d'Afrique et des spahis d'Oran, plus une trentaine de cavaliers indigènes, s'était mis à la poursuite des restes de l'infanterie de l'émir, commandés par Ben-Allal. Arrivé le 9 au soir à Assi-el-Kerma, à trois jours de marche de Ben-Allal, il résolut de le gagner de vitesse, quelles que fussent les difficultés d'une pareille entreprise. Se mettre en route à minuit, par une pluie qui tombait à torrents et qui continua avec la même violence toute la journée du 10; s'attacher pas à pas aux traces de la colonne ennemie, la suivre de bivouac en bivouac sur un terrain détrempé et presque impraticable, telle fut, pendant près de trente-six heures, la tâche laborieuse de nos infatigables soldats. D'horribles obstacles avaient épuisé les forces de notre troupe, mais surtout de notre vaillante infanterie; ce qu'elle a éprouvé de peines dans cette marche jusqu'à, son arrivée à Malah, à quarante lieues au sud-ouest de Mascara, est impossible à décrire. A la pointe du jour, le 11 novembre, on arrive sur l'Oued-Kacheba, d'où l'on ne tarde pas à reconnaître le bivouac de l'ennemi: cette fois ses feux n'étaient pas encore complètement éteints. Cette vue fait oublier à nos soldats toutes leurs souffrances; la presque certitude de joindre l'infanterie régulière de l'émir les remplit d'enthousiasme, et, après un repos de quelques instants, ils se remettent en route. Ni les torrents grossis par les pluies, ni les ravins inextricables, ni les forêts presque infranchissables de ces contrées, ne peuvent ralentir leur ardeur; ils traversent courageusement tous ces obstacles. Une forte fumée sortant d'un bois, à l'origine de la vallée de l'Oued-Malah, leur apparaît enfin et fait tressaillir tous les cœurs, L'ennemi était là: tant de persévérance, et de résolution allait enfin recevoir sa récompense.

Averti par une vedette, Ben-Allal avait fait prendre les armes, et sa troupe, rangée en deux colonnes serrées, ses drapeaux en tête, se dirigeait tambours battants vers une colline boisée et rocheuse, lorsque, à l'aspect de la cavalerie française, elle s'arrêta au milieu d'une plaine et attendit l'attaque de pied ferme, la charge de notre cavalerie se fit dans un ordre admirable et irrésistible. Tout fut culbuté; les drapeaux furent pris et leurs défenseurs sabrés: l'arrivée de l'infanterie mit seule lin au carnage. 404 hommes sont restés sur le terrain, 361 ont été fait prisonniers.

Le khalifah Ben-Allal, accompagné de quelques cavaliers, cherchait à fuir, et avait gagné les pentes rocheuses des collines appelées Kefs; mais le capitaine Cassagnoles, des spahis, qui l'avait distingué dans la mêlée à la richesse de ses vêtements, s'était acharné à le poursuivre, avec deux brigadiers du 2e chasseur et un maréchal-des-logis de spahis. Ben-Allal, entouré par ses quatre ennemis, semblait ne devoir plus songer à se défendre, et déjà le brigadier Labossaye se préparait à recevoir de ses mains le fusil que ce chef lui présentait la crosse en avant, lorsque, par un mouvement rapide comme l'éclair, il en dirige le canon sur la poitrine du brigadier, qu'il l'étend roide mort. Un coup de pistolet de Ben-Allal renverse le cheval du capitaine Cassagnoles; un second coup de pistolet blesse légèrement le maréchal-des-logis des spahis. Ben-Allal n'ayant plus de feu contre ses assaillants, se défend encore le yataghan à la main, lorsque le brigadier Gérard met fin à cette lutte acharnée en lui tirant un coup de pistolet dans la poitrine; un œil manquait à la figure de ce terrible adversaire: ce signe le fit reconnaître; Mohammed-Ben-Allal-Ould-Side-Embarek, le borgne, comme l'avaient surnommé les Arabes. Sa tête fut apportée aux pieds du général Tempoure, qui l'a envoyée, avec trois drapeaux, au gouverneur-général à Alger.