Vue générale de la colonie agricole de Petit-Bourg, du
côté du parc, département de Seine-et-Oise.
A huit lieues de Paris, sur la rive gauche de la Haute-Seine et à mi-côte, se déroule une propriété magnifique qui, créée par Louis XIV pour une de ses favorites, madame de Montespan, était de nos jours, et après avoir passé par bien des mains, devenue le lot d'un fermier de la roulette, M. Perrin, puis d'un spéculateur de bourse, M. Agnado. Le château de Petit-Bourg, après avoir été, comme on le voit, dans le principe et à la fin, le théâtre des jeux de l'amour et du hasard, est appelé aujourd'hui à être le berceau d'une grande et noble entreprise. Par suite du travail qui s'opère dans les existences et dans notre société, cette résidence princière, séjour successif de la volupté vénale et de la fortune tristement acquise, eût bien certainement été morcelée, et détruite, si l'association et l'œuvre de charité, ces deux puissances qui grandissent, ne fussent venues la sauver, en en prenant possession au nom des pauvres. Son air salubre, les terres labourables qui l'entourent, les potagers précieux qu'elle renferme, les immenses emménagements auxquels peuvent se prêter le château et ses communs, tout l'a fait considérer par les fondateurs de la Société nouvelle comme une terre promise, pour eux qui vont avoir à refaire bon nombre de jeunes constitutions compromises depuis leur enfance par un air malsain; qui vont avoir des agriculteurs, des jardiniers à former et des ateliers de toute sorte à ouvrir. Douze cents à quinze cents enfants pourront, sans qu'il soit besoin de constructions nouvelles, trouver place dans ce généreux asile; et pour qu'il suit mis à même de les accueillir, pour qu'il devienne un établissement-modèle auquel, espérons-le, les imitateurs ne manqueront pas, il ne lui faut plus aujourd'hui qu'un peu de cet intérêt et de ce concours publics qui n'ont pas manqué jusqu'ici à des fondations intéressantes sans doute, mais, nous ne craignons pas de le dire, moins utiles et moins vastes par les résultats qui en doivent suivre.
Colonie agricole de Petit-Bourg.--Vue générale du côté du
préau, au moment de la récréation des colons.
Nous venons de visiter cet établissement et nous voudrions que les hommes riches ou aisés de la France entière qui peuvent lui venir en aide, pussent, comme nous l'avons fait, l'admirer dans son ensemble et l'examiner dans ses intelligents détails. Là où l'ordre est si bien établi, où il est si exactement suivi et maintenu, une journée et son emploi vous font connaître l'emploi de l'année tout entière. Il faut voir ces enfants recueillis dans leurs prières, silencieux et actifs dans leurs travaux, heureux et animés dans leurs récréations, passant d'un exercice à un autre par des marches et des évolutions symétriques qui maintiennent l'ordre, et que les colons exécutent avec une discipline militaire... faisant entendre à l'unisson des chants qui renferment toujours quelque pensée morale. Quand l'heure du travail a sonné, les jeunes agriculteurs se rendent aux champs, les jeunes jardiniers au potager, les jeunes menuisiers et les jeunes tailleurs à l'établi. D'autres ateliers s'ouvriront bientôt, et dans deux ans peut-être, si dès aujourd'hui et sans retard Petit-Bourg est mis à même, par le concours que le gouvernement ne saurait lui refuser, et par celui que les personnes bienfaisantes lui accorderont à coup sûr, de recevoir un nombre d'enfants en rapport avec le personnel d'instituteurs, de comptables, de surveillants qu'exige la présence de vingt-deux enfants comme celle de mille dans deux ans peut-être le produit du travail de ces artisans improvisés mettra l'établissement dans la position de se suffire à lui-même, et de former une masse de réserve au profit de chaque colon, assez forte pour permettre de lui donner, à sa sortie de l'établissement, un trousseau, les outils de la profession qu'il aura apprise et un pécule.
Bien qu'aujourd'hui l'espace soit surabondant, il est, dans une prévision qui ne peut manquer de se bien prochainement réaliser, ménagé comme il devra l'être quand l'établissement sera porté au complet. Les vingt-deux colons occupent une salle de 30 mètres carrés à peu près, qui leur sert à la fois de classe, de réfectoire et de dortoir. Là, des poteaux et des traverses, qui se placent et s'enlèvent avec une facilité et une rapidité égales, reçoivent et supportent les hamacs qui servent de lits aux enfants. Un hamac plus élevé que les autres est celui du surveillant, qui, d'un coup d'œil, peut observer tout le dortoir. Tous ces détails sont parfaitement bien combinés; quelques-uns sont empruntés à Mettray, d'autres ont été très-ingénieusement et très-heureusement modifiés par M. Allier. --La nourriture est saine et abondante. Le pain est fait avec le plus grand soin, et dans le service, comme partout dans cet établissement, il règne un luxe, le seul qui soit demeure dans ce château naguère aux lambris dorés, le luxe de la propreté.
Nous avons visité l'infirmerie, qui, installée dans un bâtiment à part, et merveilleusement distribuée pour l'isolement des maladies contagieuses, est placé sous la surveillance de sœurs de charité, tout nous a paru là, comme ailleurs, entendu avec beaucoup d'intelligence. Mais, le jour de notre visite, il manquait à l'infirmerie une chose fort rare à ce qu'il paraît à Petit-Bourg, des malades.
Les enfants peuvent être reçus dans la colonie dès l'âge de huit ans; à seize ils ne sont plus admis. Un contrat d'apprentissage est passé entre la famille et l'administration pour assurer à celle-ci la direction du jeune colon pendant un nombre d'années fixe. Un des nombreux élèves qui vont avoir chacun leur atelier dans l'établissement commence à lui être immédiatement appris, après le choix qu'en ont fait la famille et l'enfant. Les instructions religieuses de l'aumônier et l'enseignement de l'instituteur marchent de concert avec l'apprentissage.
Les jeunes colons sont convenablement vêtus. Le costume quotidien de l'hiver se compose d'un pantalon gris en étoffe de laine, d'une blouse écossaise rouge et blanche en fil, d'une ceinture de cuir, de chaussons de laine foncée et de sabots: l'été, le pantalon de laine fait place au pantalon de toile grise; les jours de fête, un habillement complet en drap bleu de roi, avec boutons de cuivre, et un chapeau de cuir, métamorphosent les jeunes travailleurs en marins.