«Les Humains, dit M. Charles Dezobry dans son bel ouvrage: Rome au siècle d'Auguste, font un jour de fête du renouvellement de l'année. Ils croient que des présages certains sont attachés au commencement de chaque chose et aux kalendes, ou premier jour du mois de janvier, qu'ils regardent comme l'auspice de l'année; ils cherchent à multiplier les bons présages ce jour-là: ils se visitent les uns les autres, il s'accueillent mutuellement par les vœux les plus prospères et les paroles les plus agréables, évitant avec soin toutes celles qui seraient profanes.
«Ils accompagnent ces souhaits de présents réciproques que l'on nomme etrena, étrennes, autre signe de bon présage, ce nom signifiant un bonheur qui doit se répéter trois fois, comme si l'on disait trena en supprimant l's, ainsi que faisaient les anciens. L'usage des étrennes remonte au temps du roi Tatius. Tout le momie en donne et en reçoit, à quelque classe que l'on appartienne, dans quelque condition que l'on se trouve. Ces présents sont en général de peu de valeur, mais le choix n'en est pas tout à fait arbitraire. Afin qu'ils portent vraiment le caractère d'heureux présages, on choisit des dattes, des figues sèches et du miel blanc renfermé dans son rayon, pour que les dieux veuillent attacher aux événements futurs les heureux succès dont leur saveur est le symbole, et que rien n'altère la douceur des auspices sous lesquels l'année a commencé son cours.
«On joint encore à ces dons de petites pièces de monnaies de bronze appelées stips, afin que les présages soient complets pour tous les vœux que l'on peut former, cette dernière offrande servant symboliquement à flatter la passion des richesses.
«Comme personne ne peut se dispenser de donner des étrennes, les clients en portent aussi à leurs patrons, mais uniquement pour se conformer à l'usage: leur présent se compose simplement d'un as de cuivre et d'une datte recouverte d'une très-légère feuille d'or.
«Les riches ne se bornent point à ces étrennes sacramentelles; ils y joignent de beaux présents de tout ce que produit la terre ou la mer.
Le jour des kalendes de janvier, tous les Romains allaient offrir des étrennes à Auguste.--L'Imperator les recevait comme à une salutation; il était assis dans l'atrium de sa maison: on défilait devant lui, et chaque citoyen, tenant son offrande à la main, la déposait en passant aux pieds de ce dieu terrestre. Ces étrennes étaient de la monnaie d'argent; car la générosité des citoyens se trouvait stimulée par l'intérêt personnel, attendu que le prince rendait à tous une somme égale et même supérieure à la valeur de leurs présents.
Si nous en croyons certains écrivains, M. Dezobry ne nous aurait pas donné la véritable explication de l'origine des étrennes, ou plutôt de l'étymologie de ce mot.
Selon l'Anacharsis romain que nous venons de citer, strena est un bonheur qui doit se répéter trois fois. Or, M. Spon et le père Tournemine, auteurs de deux petits traités spéciaux sur l'origine des étrennes, ne sont pas du tout de cet avis. Dans leur opinion, lorsque Tatius, un des Sabins, partagea avec Romulus le gouvernement de Rome, il reçut un présent qu'il regarda comme de l'augure le plus heureux; c'étaient quelques branches de verveine coupées dans un bois consacré à la déesse Strenna, c'est-à-dire à la déesse de la force. «Aussi, dit Spon, ce mot strena, qui signifie étrenne, se trouve quelques fois écrit strenna chez les anciens, pour témoigner que c'était proprement aux personnes de valeur et de mérite qu'était destiné ce présent. Tournemine, d'accord avec son collègue sur l'étymologie du mot, nous donne cependant une explication différente. «Le peuple, simple et superstitieux, croyait que ces branches et cette verveine donnaient de la force et conservaient la santé. On sait que les druides gaulois pratiquaient la même cérémonie, qu'ils allaient, au commencement de l'année, prendre dans des bois sacrés le gui, qu'ils distribuaient au peuple comme un présent des dieux, dont la vertu était admirable.--D'où pouvait venir une semblable persuasion? N'y reconnaissez-vous pas un souvenir confus de l'arbre de vie planté dans le paradis terrestre, souvenir dont les prêtres païens, habiles charlatans, se servirent, pour mettre en vogue leurs bois sacrés, auxquels ils attribuaient la même vertu? Le nom de la déesse Strenna confirme nos soupçons sur l'origine de cette superstition; il a bien du rapport au mot Hébreu éloïm, qui peut signifier le dieu fort, le dieu de la force. C'est de ce mot que Moïse s'est servi dans les premiers chapitres de la Genèse, ou il parle de l'arbre de vie que Dieu avait mis dans le paradis terrestre.»
Nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs les pièces du procès; qu'ils jugent s'ils l'osent. Quant à nous, nous leur demandons la permission de ne pas nous prononcer encore sur cette grave question, car nous venons de lire vingt pages d'un gros in-folio intitulé Novus thesaurus antiquitatem romanorum congestus ab Alberto Henrico de Sallengre.--Ces vingt pages sont entièrement remplies par un traité de Strena en douze chapitres, d'un sieur Hieronymi Rossii Ticinensis, civis nobilis et patricii romani atque in palatina academia regii éloquentiae professoris--Or, cette délicieuse monographie nous a révélé deux ou trois étymologies que nous réservons à nos abonnés pour leurs étreintes de l'année prochaine.
«Tibère, avec, son humeur triste et sauvage, dit encore M. Dezobry, s'accommodait peu des réceptions populaires, et surtout des échanges d'étrennes avec les citoyens. Il s'y prêta néanmoins dans les premières années de son avènement à l'empire, et il avait même coutume de rendre quatre fois la valeur de ce qu'on lui offrait; mais, fatigué d'être dérangé pendant tous le mois par ceux qui n'avaient pu le voir le jour des kalendes, il prit d'abord le parti de ne plus rien rendre passé ce jour; puis il finit par s'absenter de Rome à l'époque des kalendes, pour éviter de recevoir des étrennes. Il blâmait Auguste de s'être soumis à cet usage, qui causait beaucoup de fatigue et surtout de dépense; il ne faisait, cependant pas comme son prédécesseur, qui, avec les étrennes qu'il recevait, achetait de belles statues des dieux, qu'il dédiait dans divers quartiers de la ville.»