Au lieu donc d'entrer chez les Gougibus, il fait un détour, et se dit: «Eh bien! allons souhaiter la bonne année à ce cher Babylas.» Il entre en effet chez Babylas, qui n'est pas très-bien portant, et le reçoit assis sur une chaise que je ne qualifierai pas. Babylas est marié et père de nombreux enfants: il ne sait pas trop comment cela lui est venu; mais n'importe! il s'en rapporte à madame Babylas. Ces enfants sont nés excessivement caressants: c'est là leur moindre défaut. A peine ont-ils aperçu l'ami de leur père, qu'ils se précipitent dans ses bras pour lui souhaiter la bonne année: c'est une véritable scène d'abordage et de mât de cocagne; jamais le jour de l'an ne manifesta une tendresse plus étouffante; l'un grimpe sur le dos du malheureux, l'autre le prend par le cou; celui-ci se suspend à ses reins, celui-là à sa barbe; et quels baisers! Le célèbre Hercule du Nord n'avait pas plus d'agrément quand il déjeunait avec un fer rouge et quatre poids de cinquante livres sur l'estomac.--Le père Babylas jouit avec attendrissement de ce spectacle domestique: ça le soulage.
Après une rencontre si brûlante, ou éprouve naturellement le besoin de prendre moindre chose pour se rafraîchir, un verre d'eau sucrée, un échaudé, un petit verre de rhum. Ainsi fait notre homme. C'est lui-même en personne qui vient de s'asseoir dans ce café, sur ce fauteuil, autour de cette table ronde. «Au moins là, pense-t-il, le jour de l'an ne viendra pas me prendre ma bourse ou m'étrangler!» L'homme propose, mais le garçon dispose. Au moment ou la victime de cette Iliade digne de mémoire a pris son chapeau et sa canne pour se retirer tranquillement, le garçon arrive armé du cornet d'amandes grillées qu'il présente, sous prétexte de bonne année, au bourgeois effaré; il a pris, pour réussir, son air le plus penché, son geste le plus élégant, son plus anacréontique sourire. Mais qui a su échapper à un portier ne donnera pas dans le cornet d'un garçon. «Merci, dit l'autre, je ne peux pas souffrir les pralines; ça m'incommode.» Et il part sans délier sa bourse, emportant après ses talons cette apostrophe du garçon: «Vieille bête, va!»--Ici il y a un entr'acte: l'orchestre et le souffleur déclarent qu'il leur serait agréable de se reposer; vous pouvez en faire autant ô mes très vénérés spectateurs, et aller vous promener.... Pan! pan! pan! à vos places.
QUATRIÈME ACTE.
Contemplez ce mortel coiffé d'une énorme boîte de satin, étendant les bras, écartant les jambes, et cherchant sa route à talons, comme un simple quatre-vingt: c'est la continuation de notre martyrologe.--Il traversait la rue des Enfant-Rouges, songeant encore avec effroi au cornet de pralines, et cependant reprenant peu à peu ses esprits et commençant à mettre la main dans ses poches, comme un bon bourgeois qui rêve à ses quartiers de rentes, et se promet de vivre dans sa maison, le dos au feu, le ventre à table. Tout à coup,--ô fortune infidèle!--une fenêtre s'ouvre, et du haut d'un cinquième étage au-dessus de l'entresol, une énorme boîte s'échappe et va le coiffer comme vous le voyez, là: bonnet imperméable, très-peu commode!
C'est tout simplement une fille qui s'étant mise au balcon avec une boîte à ménage que son parrain venait de lui apporter, a laissé choir l'objet, qui n'a rien de plus pressé que de tomber en plein sur le crâne de notre illustre ami, et de s'y plonger jusqu'aux oreilles. O jour de l'an, voilà de tes chapeaux!
Il fit cette réflexion profonde, que c'était là une dragée difficile à digérer; après quoi, s'étant recoiffé et remis de son mieux sur ses jambes, il reprit sa route et gagna la rue Saint-Honoré sans trop d'accident. Un proche parent du grand-duc Hiltchinkenkoff passait précisément par là au galop, traîné dans une voiture attelée de deux quadrupèdes et de quatre valets; monseigneur s'en allait présenter ses souhaits de bonne année à n'importe quel potentat de l'Europe alors du passage à Paris. «Diable! rumina notre ami en voyant ce magnifique équipage, voilà un noble étranger qui n'est pas trop mal mené; excusez! que ça d'omnibus! et il s'apprêtait à ôter respectueusement son chapeau, comme fait tout piéton qui sent où le bât le blesse. Le proche