«Va, petit, leur dit le père, va chercher fortune à Paris. A Paris, tout le monde est riche; ici nous n'avons pas assez de pain pour vous tous.»

L'enfant pleure; sa mère l'embrasse; son père le bénit; ses petits frères et ses petites sœurs envient son sort.... car il va voir Paris! Paris, ce pays de Cocagne des pauvres gens qui le voient de loin!

Il part le cœur gros; mais l'espoir le soutient, l'encourage... Bien souvent il détourne la tête pour voir encore sa mère, qui lui dit adieu, et sa chaumière, qui semble lui sourire au soleil... Mais bientôt il ne voit plus ni sa mère ni sa chaumière; il marche, il marche vers la terre promise; le soleil semble l'abandonner aussi et rester au pays... Il arrive dans la ville aux merveilles... il se perd mille fois dans son brouillard et dans ses rues bruyantes; il vient, triste, harassé, frapper le soir à la porte du maître auquel il est recommandé.

Ce maître est toujours un ancien compatriote de l'enfant. Nous disons ancien, car il est devenu Parisien grâce à l'industrie... Il exploite, d'ordinaire une branche industrielle, de modeste apparence; mais le brave homme, avec cette effrayante économie dont les Auvergnats et les Savoyards savent seuls le secret, a su amasser un petit trésor mystérieux et caché. Il accueille le pauvre petit, et veut bien, pour un soir, lui donner pour rien une écuelle de soupe et une place dans la soupente où couchent ses autres protégés... L'enfant s'endort de fatigue, et rêve au pays et au foyer paternel... mais, au milieu de son beau rêve, une main le secoue et l'éveille:

«Allons! paresseux! tu es à Paris, et à Paris on ne dort pas, ou travaille; il est six heures, en besogne!... et si, ce soir, tu ne me rapporte pas vingt sous... tu n'auras pas de soupe... marche!»

Ce rude tuteur des petits exilés exerce presque toujours la profession de fumiste, ce qui est le dernier échelon de l'industrie du ramoneur, sa première industrie. Il a passé par bien des misères et par bien des cheminées avant de parvenir à ce faîte de prospérité. Il forme à son tour des élèves, et le plus souvent il les exploite. Dès le matin, il les lance sur le pavé de Paris, avec leur sac de suie sur le dos; il faut qu'ils rapportent en rentrant leur salaire de la journée, fixé à un minimum rigoureux, sous peine de ne point souper, et quelquefois de pis. Le pauvre petit diable se met donc à parcourir les rues: il offre, de sa voix criarde, ses services aux habitants endormis encore; et si la journée se passe sans qu'il ait recueilli la somme exigée, il n'ose plus rentrer chez le maître, car le maître le battrait. Il s'asseoit découragé sur le bord d'un trottoir, et demande aux passants un petit sou pour compléter sa recette; et souvent il va passer sa nuit à la souricière de la préfecture de police, où le conduisent les agents qui l'ont surpris en flagrant délit de mendicité. Voilà à quoi se réduit cette fortune qu'il venait chercher à Paris.

Ramoneur.

S'il échappe aux agents de la police, et si la charité publique lui fait défaut, la crainte du terrible patron le pousse parfois à recourir au vol, pour ne point rentrer au logis sans le tribut obligé.

Quelques-uns, plus ingénieux, plus industrieux, cumulent diverses professions pour satisfaire l'avide exigence du maître: ramoneurs le matin, ils deviennent décrotteurs au milieu de la journée, et le soir, à l'heure de le promenade, ils montrent aux passants une marmotte, leur compatriote, un petit cochon d'Inde, une souris blanche, ou quelque autre curiosité des moins curieuses. Les plus malins jouent de la vielle, et grincent ces éternels refrains populaires auxquels on s'efforce de se soustraire, en donnant quelque monnaie au musicien. Alléché par les profits de cette industrie musicale, si l'enfant persévère dans sa vocation, et qu'il acheté un jour son indépendance au moyen de quelques économies qu'il abandonne à son patron, il fait l'acquisition d'une serinette, et le voilà sur la voie de la fortune; c'est-à-dire que les vingt ou trente sous qu'il gagnera chaque jour en tournant la manivelle de son instrument seront pour lui, et non plus pour son protecteur. Il devient professeur de chant et forme des élèves parmi les serins des portières du faubourg Saint-Marceau, à raison de 10 centimes la leçon.