Il parcourt ainsi le rude sentier de la vie, cherchant la fortune, et trouvant à peine le pain de chaque jour. Les années s'écoulent, et la fortune ne vient pas; il s'accoude un soir sur sa pauvre serinette, et rêve tristement au pays, à sa chaumière, à sa vieille mère morte loin de lui; il se rappelle avec amertume ces mots que lui dit son père en lui faisant ses adieux: «Va, petit, va faire fortune à Paris!»
Il jette alors un triste regard sur le délabrement de sa veste et sur son instrument détraqué, et se prend à regretter de n'avoir pas embrassé une industrie moins artistique, mais plus lucrative.
Marchand de peau de lapin.
Un de ses anciens camarades de ramonage, avec lequel il à parcouru autrefois bien des cheminées, vient à passer près de lui. Le gaillard-là a compris que la musique était une carrière trop futile pour être lucrative, surtout lorsqu'elle ne s'adresse qu'à des serins... Il a compris son siècle, le siècle de l'industrie... il s'est fait industriel.
Tandis qu'il était ramoneur, une cuisinière généreuse lui fit un jour la largesse d'une peau de lapin; il vendit cette peau; ou lui en donna 20 centimes. Cette opération commerciale lui révéla sa vocation! Il devint marchand de peaux de lapins!... Ces premiers 20 centimes furent la première mise de fonds de sa maison de commerce... Les fonds furent affectés à l'achat de deux autres peaux, qui produisirent 40 centimes... bénéfice clair et net de 100 pour 100!...
Il prend aujourd'hui la qualité de négociant en fourrures de basse-cour, et s'il a conservé sur son visage une nuance qui rappelle sa première profession, il porte à ses pieds des guêtres d'une blancheur irréprochable pour attester qu'il ne grimpe plus dans les cheminées. Son commerce a prospéré, ainsi qu'on peut en juger par le nombre considérable de peaux qu'il tient sous son bras, et le vaste sac dont il est muni prouve qu'il est en position de faire des achats bien autrement importants si une bonne occasion s'offre à lui.
En considérant la tenue confortable de son ancien camarade, le pauvre joueur de serinette se dit en soupirant: «J'aurais mieux fait de me faire marchand de peaux de lapins, un bien encore étameur de casseroles et fondeur de fourchettes, comme ce riche Auvergnat qui passe là-bas!...»
L'industrie en plein vent, la petite industrie vagabonde et bohémienne, change de caractère et d'aspect suivant les divers quartiers de Paris.