Joueur de serinette.
Ainsi le ramoneur, le joueur de serinette, le marchand de peaux de lapins, l'étameur de casseroles ne se rencontrent guère que dans un rayon assez éloigné du centre de la capitale.
Le centre de Paris appartient au Parisien; c'est le Parisien qui l'exploite... il s'y installe comme chez, lui, et semble vouloir faire aux étrangers qui affluent au cœur de la grande ville les honneurs de l'industrie parisienne.
Le type du genre, le plus hardi, le plus hâbleur, le plus malin, est sans contredit le marchand de chaînes de sûreté. C'est sur les larges trottoirs du boulevard Montmartre ou du boulevard des Maliens qu'il établit son éventaire volant (avec ou sans jeu de mots); ces bohémiens modernes affectent une toilette des plus recherchées, achetée, louée ou empruntée à quelque marchand d'habits du Temple; ils portent d'incroyables cravates et des paletots de l'avant-dernière mode. La société industrielle et commerciale se compose de trois cointéressés, ou, si l'on aime mieux, de trois compères. Le plus distingué des trois par ses manières, sa tenue et son éducation grammaticale, se consacre à la vente; il se place derrière son éventaire et énumère les avantages, la qualité et le prodigieux bon marché de ses chaînes de sûreté; c'est le marchand. Un second, celui dont la vue exercée aperçoit et reconnaît de plus loin les agents de la police et les sergents de ville en habits bourgeois, se pose auprès de la boutique dans l'attitude d'un amateur; il semble examiner avec une grande attention la marchandise vantée, mais son regard guette au loin l'approche de l'ennemi; ce second associé remplit les fonctions de guetteur. Le troisième enfin, vêtu plus
Étameur et fondeur de cuillers. simplement que les deux autres, se donne la physionomie la plus honnête qu'il peut, il se grime autant que possible en candide provincial, en chaland naïf et sérieux. Il se tient à distance de l'éventaire et semble écouter d'abord avec une certaine méfiance l'énumération des mérites de la marchandise débitée par le marchand. Si quelques badauds s'arrête, il les regarde avec un demi-sourire d'incrédulité et semble les consulter tacitement pour savoir s'il doit croire tout le bien qu'il entend dire de cette fameuse chaîne de sûreté.
«Voyez, monsieur, lui dit le marchand d'une voix d'aboyeur: voyez, monsieur, examinez, palpez, essayez; la vue n'en coûte rien; chaînes de sûreté en caoutchouc élastique et sans odeur, indispensables pour garantir les montres, lorgnons et flacons contre les tentatives des voleurs! Voyez, monsieur, 50 centimes, les chaînes de 25 sous! 75 pour cent au-dessous du prix de fabrique... Voyez, monsieur; examinez, monsieur; achetez, monsieur.»
Et le vendeur met dans la main de l'allumeur (c'est la qualité de ce troisième associé) une de ses merveilleuses chaînes, Celui-ci feint de ne vouloir pas la prendre; mais le marchand le force à la garder, en lui criant: «Examinez, monsieur; la vue n'en coûte rien!» L'honnête allumeur examine donc, il tire la chaîne dans tous les sens pour s'assurer de sa force et de son élasticité; peu à peu sa physionomie prend une expression de confiance, d'admiration; et, entraîné par la qualité supérieure de la chaîne, par son prodigieux bon marché, ma foi! il dit au marchand. «Je la prends,» Il se la fait envelopper, la met dans sa poche, paie ostensiblement 50 centimes et s'éloigne, quand il a fait dix ou quinze pas, il revient, remet la chaîne sur l'éventaire, reprend ses 50 centimes, et recommence à en acheter une autre, ou la même, avec les mêmes formalités. Si un badaud, allumé par l'exemple du compère, achète après lui une chaîne, l'opération a réussi; sinon, c'est à recommencer indéfiniment, jusqu'à ce que le guetteur souffle tout bas ce mot d'alerte: «Gare la rousse (la police)!»
Marchand de chaînes de sûreté.