Barère, à la Convention, prit d'abord place parmi les Girondins. Représentant d'un des départements du Midi, ses opinions étaient fortement empreintes de fédéralisme. On s'étonne donc de ne pas le voir compris, avec les vaincus du 31 mai, dans la proscription dont Vergniaud et ses amis furent frappés. Il les défendit, il voulut les sauver, mais il ne périt point avec eux. Bien mieux, dès le lendemain, les vainqueurs le comptaient dans leurs rangs. Ce qui le sauva dans cette occasion, fut évidemment la versatilité de son caractère et l'avantage d'une position déjà éclatante. Elle l'était devenue dès le procès de Louis XVI, pendant lequel Barère, investi de la présidence, avait donné aux débats la gravité, le calme que des manifestations populaires menaçaient de lui enlever.
Bien avant le 10 août, Barère faisait partie du comité de défense générale. Lorsque ce comité, concentrant en lui de nouveaux pouvoirs, fut chargé de veiller au salut public, Barère fut un des membres qu'on jugea impossible d'éliminer; il resta donc au sein de ce comité, où Robespierre. Prieur, Saint-Just, Carnot ne devaient être appelés que plus lard, au mois d'août 1793, quand la France menacée de toutes parts dut vaincre par de prodigieux efforts les difficultés d'une situation inouie; quand elle brûla ses vaisseaux, pour nous servir d'une expression de l'un des membres de son comité (Cambou), on pouvait croire encore alors que Barère serait exclu d'un gouvernement auquel prenaient part des hommes longtemps en butte à ses accusations. En octobre, en novembre 1702, il attaquait les opinions sanguinaires «d'un homme qu'il ne pouvait se résoudre à nommer.» C'était Marat. Il lançait contre Robespierre des accusations indirectes de dictature; et lorsque Louvet, le 5 novembre, porta nettement cette inculpation à la tribune, lorsque la majorité demanda l'ordre du jour, Barère essaya de le faire motiver d'une manière injurieuse pour celui qu'il appelait alors «un homme d'un jour, un petit entrepreneur de révolutions.»--«Ne donnons pas, ajoutait-il, ne donnons pas de l'importance à des hommes que l'opinion générale saura mettre à leur place; n'élevons pas des piédestaux à des pygmées!» Le pygmée dont il était question monta par des degrés sanglants au pouvoir, et Barère, frémissant, accepta cependant la domination de ce terrible collègue. Du 10 juillet 23 juillet 1794, douze hommes partagèrent le gouvernement suprême de la république, et réunirent en eux, --les circonstances le voulaient ainsi,--plus de pouvoir que les monarques les plus absolus n'en ont jamais exercé. Tous les Français furent mis en réquisition permanente, les hommes mariés comme les jeunes gens, les femmes comme leurs maris, les enfants comme leurs mères; les vieillards eux-mêmes devaient se faire porter dans les places publiques pour exciter le courage des guerriers et la haine des rois (5). Toute maison nationale était une caserne, toute place publique un atelier d'armes. Bref, les forces entières du pays, le comité de salut public les résumait, pour les tourner contre les ennemis de la liberté. Ce temps d'horribles souffrances, de crimes odieux, d'incroyable arbitraire, fut le plus glorieux de nos annales, parce qu'en fin de compte le patriotisme le plus désintéressé, le dévouement le plus sincère dictèrent aux décemvirs du comité les volontés les plus implacables.
Note 5: Décret de la Convention du 23 août 1793.
Pendant ces douze mois, Barère déploya des talents à la hauteur de la situation. Il était chargé de tout ce qui touchait aux relations extérieures. Il eut plus d'une fois l'intérim de la marine; la mendicité, les beaux-arts, les théâtres, ressortissaient de lui. De plus, il avait une large part dans l'administration de la guerre, et c'était par lui que presque toutes les décisions importantes du comité se trouvaient expliquées et justifiées devant la Convention.
Tout le monde connaît ses fameux rapports, qui, après chaque victoire de nos armées, portaient à son comble l'enthousiasme patriotique. Barère, entraîné par les circonstances, avait pressenti et pour ainsi dire copié d'avance le style coloré, rapide, énergique, reproduit plus lard dans les bulletins impériaux «Le public et l'assemblée étaient tellement habitués à voir en lui un porteur de bonnes nouvelles, que sa présence dans la salle excitait un enthousiasme inimaginable; les acclamations le saluaient à l'entrée, et de toutes parts on s'écriait: Barère à la tribune! La discussion commencée était interrompue pour l'entendre. Ses rapports, lus à haute voix dans les camps, électrisaient les, soldats, et lui-même raconte avec un juste sentiment d'orgueil qu'on en a vu courir à l'ennemi en s'écriant: Barère à la tribune!
Alors, un décret de bien mérité de la pairie était la récompense la plus belle et la plus ambitionnée. Le désintéressement était partout. Depuis les membres du comité de salut public, qui recevaient 18 francs par jour en assignats (les assignats étaient alors au sixième de leur valeur Nominale), jusqu'aux soldats sans habits, sans souliers, sans pain, qui acceptaient un morceau de papier imprimé pour prix des plus héroïques dévouements, personne ne songeait à tirer parti de la chose publique. Jamais idole ne reçut plus de sacrifices ni de plus gratuits: on lui livrait tout, on ne lui demandait rien. Aussi la France peut-elle dire avec orgueil que si la crise révolutionnaire eut les excès du fanatisme, elle en eut aussi les grandes et pures vertus.
Quand cette crise fut passée, le comité de salut public tendit à se dissoudre. Des divisions intestines le minaient. Ses véritables hommes d'État, Robespierre et Saint-Just, voulaient une dictature nécessaire, selon eux, pour donner leur développement aux institutions républicaines et mettre les mœurs de la France au niveau de sa liberté nouvelle. Mais beaucoup d'hommes sincères redoutaient l'ambition de Robespierre, et sa rigidité menaçante faisait trembler tous les corrompus. A un jour donné, la plaine et la montagne s'unirent pour renverser les dictateurs. Barère se déclara contre eux, et fut un des auteurs du 9 thermidor. La réaction qu'il avait provoquée ce jour-la tourna bientôt contre lui. Tallien, Barras, Freron, après l'avoir ménagé quelque temps, parvinrent à l'exclure du comité. Bientôt il fut poursuivi, ainsi que ses ex-collègues, Billaud-Varennes et Collot d'Herbois. Son emprisonnement dans l'Ile d'Oleron, sa fuite et sa retraite à Bordeaux, où il passa secrètement cinq années de proscription; ses relations avec le premier consul, son exil en 1814, son retour en 1830, remplissent les dernières pages de ses Mémoires, dont le quatrième volume est consacré à une galerie de portraits recueillis à toutes les époques de cette, existence qui en a côtoyé tant d'autres.
Les Mémoires de Barère, parfaitement authentiques, et dont la rédaction a été respectée (peut-être à l'excès), figurent naturellement parmi les livres les plus indispensables à quiconque veut bien connaître l'histoire de la Révolution française. Leur auteur est le seul membre, du comité de salut publié dont on possède encore les souvenirs, et, selon toute apparence, aucun autre révélateur ne nous dira jamais ce qui se passait dans l'intérieur de ce conseil suprême. Il est malheureux que Barère, écrivain médiocre, ait donné trop de soin à sa défense personnelle dans une œuvre qui pouvait présenter un admirable tableau d'histoire politique. Telle qu'elle est néanmoins, et surtout à cause de la savante notice historique: que nous avons citée, un succès durable est acquis à cette importante publication.
La Grèce continentale et la Morée, voyage, séjour et études historiques en 1840 et 1841; par J.-A. Buchon.--Paris, 1844. Gosselin. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 c.
Malgré les exploits de Philippe-Auguste et du Richard Cœur de Lion, la troisième croisade avait vainement essayé de reprendre Jérusalem à Saladin. Innocent III espéra un moment qu'une nouvelle tentative serait plus heureuse; mais le temps était passé des passions désintéressées et des grands dévouements. Au lien d'aller assiéger Jérusalem, les croisés s'emparèrent de Constantinople, et se partagèrent l'empire byzantin. Déjà les Iles de Chypre et de Candie formaient, à cette époque, des principautés particulières. Un empire franc fut créé à Constantinople, et donné au comte Baudoin de Flandre, qui avait épouse Marie de Champagne. Du cet empire relevèrent: les duchés francs établis, soit en Asie, soit en Europe, au nord de l'ancien empire grec; les provinces et les îles données au doge de Venise avec le titre de despote; le royaume de Salonique; enfin, la principauté de Morée, qui embrassait le reste de la Grèce continentale, le Péloponnèse, les Cyclades et les îles Ioniennes, moins Corfou, conquise par un seigneur français.