Nous avons donc bien peu de choses à dire sur la vie de M. Nodier; et, d'ailleurs, l'histoire de son esprit est presque tout entière dans la liste chronologique de ses ouvrages, Charles-Emmanuel Nodier naquit à Besançon, le 29 avril 1780; son père, magistrat distingué, tenait un rang honorable dans la Franche-Comté, et fut, sous la république, le second maire constitutionnel de Besançon. L'enfant grandit au milieu des clubs et y puisa ce vif amour de la liberté qui lui valut plus tard tant de proscriptions. En même temps, il s'adonnait, avec un zèle égal, à l'étude des sciences naturelles et à celle de la philologie. A peine âgé de dix-huit ans, il publie à Besançon une Dissertation sur l'usage des antennes et sur l'organe de l'ouïe dans les insectes, et déjà il commence à rimer un poème sur l'objet favori de ses études, l'espèce des coléoptères:
Hôtes légers des bois, compagnons des beaux jours,
Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours...
Trois ans plus tard (1801), le jeune savant fera paraître une Bibliothèque entomologique, avec des notes critiques et exposition des méthodes. Ainsi déjà, M. Nodier annonçait ce talent encyclopédiste qui devait lui assigner, un jour, le premier rang parmi les polygraphes contemporains.
Dès l'année 1799, le jeune Nodier s'était trouvé impliqué dans un procès politique, qui faillit lui coûter cher, car il ne fut acquitté qu'à la majorité d'une seule voix. Il vint à Paris, et se vit d'abord entraîné dans l'opposition royaliste, à laquelle, se ralliaient les républicains. Ce fut alors qu'il publia contre le premier consul (1802) son ode si fameuse du la Napoléonne, que reproduisirent aussitôt les journaux anglais et qui amena un redoublement de persécution contre les suspects. La Napoléonne avait paru sans nom d'auteur; mais M. Nodier, afin d'écarter les soupçons qui planaient sur la tête de plusieurs personnes innocentes, se dénonça lui-même à Fouché, et fut mis en prison à Sainte-Pélagie. Après quelques mois de captivité, on l'exila dans sa ville natale, en le tenant toujours sous une surveillance ombrageuse. L'exilé quitta son foyer domestique, et se mit à parcourir les montagnes du Jura et les hautes vallées de la Suisse; arrêté de nouveau, sous un prétexte frivole, il fut délivré par les paysans, erra du nouveau dans les montagnes, et passa de longs jours enseveli au fond des vieilles bibliothèques des couvents et des presbytères qui lui donnaient un asile hospitalier. Inquiété jusque dans ces paisibles retraites, il prit le parti de passer en Suisse, allant d'une ville à l'autre, exerçant pour vivre les industries les plus modestes; là correcteur d'imprimerie, ici enlumineur d'estampes; mais toujours courageux et plus fort que la persécution. Enfin, après bien des peines et des traverses, il rentra en France, professa obscurément dans quelques petites villes du Doubs, et finit par se retirer dans un village du Jura, qu'il a chanté dans une fraîche et délicieuse idylle:
O riant Quintigny, vallon rempli de grâces,
Temple de mes amours, trône de mon printemps,
Séjour que l'espérance offrait à mes vieux ans;
Tes sentiers mal frayés ont-ils gardé mes traces?
Le hasard a-t-il, respecté
Le bocage si frais que mes mains ont planté?