Charles Nodier,
décédé le 27 janvier 1844.

Les lettres, tout récemment veuves de Casimir Delavigne, viennent de faire encore une perte bien douloureuse en la personne de Charles Nodier: la mort prématurée de l'illustre écrivain laisse surtout un vide irréparable dans les rangs de l'Académie Française. Du jour, en effet, où il prit place parmi les Quarante, M. Nodier devint l'âme de l'Académie; il ne considéra point son nouveau titre comme purement honorifique; mais, se dévouant tout entier aux devoirs du fauteuil, il fut véritablement l'académicien modèle, et le digne successeur de Fontenelle, d'Alembert et Morellet, ces grands académiciens du siècle dernier. Comme le bonhomme La Fontaine, M. Nodier allait aux séances pour s'amuser; c'était là son plus cher délassement, et le fameux dictionnaire n'avait jamais eu de fondateur plus diligent ni plus consciencieux.

La biographie de M. Nodier est doublement malaisée à faire, parce que la vie de l'homme aussi bien que celle de l'écrivain semblent toutes deux échapper à l'histoire. Ami de la solitude et du travail, M. Nodier se déroba de toutes ses forces aux tracas de la vie publique, aux ennuis de la célébrité; il aima, suivant le conseil du Livre saint, à cacher sa vie, et se retira volontiers dans les joies intimes de la rêverie, de la famille et de l'étude; c'est ce qu'il a pris soin lui-même de nous dire en de charmants vers:

Ils ne comprennent pas, ces amants de la gloire.

Le bonheur de vivre inconnu,

De passer dans ses jours sans laisser de mémoire,

Sinon un doux penser dans un cœur ingénu

Qui n'en dise rien à l'histoire.

Et de partir après comme l'on est venu.

D'autre part, M. Nodier a eu cette singulière destinée d'écrivain, que son nom est arrivé peu à peu à une haute célébrité sans que pourtant il ait été pousse à ce comble par d'éclatants succès, et tandis que, dans la biographie des grands auteurs, on peut, pour ainsi dire, marquer les dates glorieuses de leur renommée croissante, dans la sienne, au contraire, on ne saurait fixer le moment où son nom devint populaire, ni le livre après lequel la réputation du lettré se changea en la gloire de l'écrivain. Est-ce Adèle ou bien Jean Sbogar, Tribly ou Smarra? Sont-ce ses contes, ses poésies ou bien ses ouvrages de linguistique qui marquèrent l'heure de son avènement littéraire? Non, sans doute; mais c'est tout cela ensemble. Chacune des lignes qu'il écrivit le haussa un peu au-dessus de l'horizon, et tant il écrivit qu'à la fin il se trouva en plein firmament.