Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue
Où je plaignais Werther, que j'aurais imité?
M. Nodier fut tiré du fond de cet asile par une lettre d'un Anglais célèbre, le chevalier Croft, qui habitait alors Amiens, et cherchait un collaborateur pour l'aider dans son importante publication des Classiques français avec commentaires. L'association ne dura pas aussi longtemps qu'on aurait pu le croire. Le chevalier Croft n'était point sans doute parfait, comme M. Nodier nous l'a peint dans Amélie sous le nom légèrement adouci de sir Robert Grove; les deux collaborateurs se séparèrent, et M. Nodier, par l'entremise du général Bertrand, obtint un poste administratif dans les provinces conquises de l'Illyrie; il y fut même chargé de la direction d'un journal qu'on y avait établi sous le nom de Télégraphe illyrien, et qui était publié en quatre langues, la française, l'allemande, l'italienne et la slave vindique. L'invasion le ramena en France, et l'amitié de M. Étienne l'attacha à la rédaction des Débats, où il fut un des premiers à faire une profession toute bourbonienne.
A cette époque, M. Nodier était déjà connu avantageusement parmi les lettrés; il avait publié, en 1802, Stella, ou les Proscrits: en 1803, Le Peintre de Salzbourg et Dernier chapitre de mon roman; en 1808, le Dictionnaire raisonné des onomatopées de la langue française, et en 1812, les Questions de littérature légale. J'omets, dans cette liste, maints opuscules de moindre importance, qui ne sont pas restés dans l'édition des œuvres complètes. M. Nodier ne sollicita ni places ni faveurs auprès du nouveau gouvernement, et Louis XVIII lui envoya des lettres de noblesse pour toute récompense de ses services. L'auteur du Peintre de Salzbourg, menant une vie modeste et retirée, se préparait à accroître par de nouveaux titres sa renommée naissante: Jean Sbogar, Thérèse Aubert, les Mélanges de littérature et de critique, Adèle, Smarra, Tribly, se succédèrent rapidement de 1818 à 1822, et donnèrent à leur auteur une position éminente dans les lettres.
En 1824, M. de Corbière, ministre de l'intérieur et bibliophile très-éclairé, nomma M. Nodier, sur sa réputation, et sans qu'il l'eût demandé, bibliothécaire de l'Arsenal. Ce fut là un événement décisif dans la vie de M. Nodier: retiré sous ce tranquille abri, un cercle d'habitudes nouvelles et définitives se forma autour de lui, son existence s'arrangea commodément dans l'honorable demeure, et l'Arsenal lui fit oublier Quintigny, «cette espérance promise à ses vieux ans». Il y est resté jusqu'à sa dernière heure; il y est mort doucement, au milieu de ses amis et de ses livres.
En 1827, M. Nodier réunit en un volume toutes ses poésies éparses, moins connues aujourd'hui que ses romans, quoiqu'elles ne leur soient point inférieures. Des travaux d'érudition, trop longs à énumérer dans cette courte notice, occupèrent ensuite ses laborieux loisirs; enfin, en 1832, il prit le soin de donner une édition complète de ses œuvres, où il ne voulut faire entrer que le meilleur de ce qu'il avait écrit.--Deux ans après, l'Académie Française le choisit à l'unanimité, en remplacement de M. Laya. Cet honorable suffrage causa une joie vive à celui qui l'avait méritée; et, dans son discours de réception, M. Nodier témoigna à l'Académie sa reconnaissance avec une expansion touchante, et qu'on n'avait point encore vue.
Depuis ce jour, le plus glorieux dans sa vie, l'auteur de Jean Sbogar, retiré de la littérature militante, occupait encore l'attention publique par le charme de son esprit délicat, qui ne se renfermait point si discrètement dans le cercle des initiés que son parfum ne se répandit au dehors; l'écrivain vieillissant avait ce bonheur singulier d'accroître, sans plus écrire, d'accroître tous les jours la réputation déjà si bien fondée de son goût exquis, de son savoir ingénieux, de sa finesse élégante. Le salon de l'Arsenal était le refuge de la conversation polie, de la causerie française, si chère à nos devanciers et si rare aujourd'hui: le maître du lieu, debout auprès de sa cheminée, causait comme autrefois Diderot et Grimm, ces fameux causeurs. «Personne, a-t-on dit, n'était plus aimable que Nodier au coin de son foyer, dans une de ses causeries familières, où, sans coquetterie, sans apprêt, il donnait carrière à son imagination poétique; où il babillait le passé de formes délicieuses qui le rendaient toujours regrettable; où, sans pédantisme, il faisait appel à son érudition sur tous les sujets littéraires. Qui causa jamais mieux que lui? qui discuta avec plus de bonhomie, de finesse et de sûreté? qui soutint plus gracieusement un paradoxe, et lit meilleur marché de son spirituel plaidoyer pour une cause perdue qu'il avait gagnée? Et quelle élocution noble et simple! quelle dialectique ferme et vive!»
Nous rapportons ici le récit touchant qu'on a fait de sa dernière heure: «Dans cette dernière nuit où Nodier a parlé de beaucoup de choses, le père de famille et l'homme de lettres se sont manifestés tour à tour de la manière la plus touchante. Sentant approcher sa dernière heure, il a dit à sa femme et à sa fille: «Allons, il faut nous séparer! Pensez toujours à moi, qui vous ai tant aimées!... Je suis heureux de pouvoir bénir mes enfants et mes quatre petits-enfants. Ils sont tous là, n'est-ce pas? Il n'y en a point de malade? Tant mieux! Quel jour est-ce aujourd'hui?--Le 27 janvier.--Eh bien! n'oubliez pas cette date.» Et ces tristes paroles, il les a accompagnées d'un de ces regards doux, calmes et charmants qui lui étaient particuliers.--Un instant après, Nodier a appelé madame Menessier, dont le talent, comme écrivain, a grandi sous les yeux de son père: «Ma fille, lui a-t-il dit, écoute un dernier conseil: lis beaucoup, lis toujours Tacite et Fénelon, cela donnera de l'assurance à ton style.» Il a parlé ensuite du travail important qu'il faisait pour l'Académie, et qu'il avait regret du laisser inachevé.
«Nodier s'est endormi sans crise, sans convulsion, et nous avons pu croire, quand nous l'avons vu il n'y a qu'un instant, que ce sommeil devrait avoir un réveil.
«Les obsèques de l'illustre écrivain ont eu lieu lundi 29 janvier; MM. Étienne et Taylor, ses amis, ont fait entendre de touchantes paroles sur sa tombe; un jeune homme y a déposé une couronne au nom de la classe ouvrière.»