Le portrait de M. Charles Nodier a été tracé ainsi par un critique distingué, M. G. Planche: «Connaissez-vous Charles Nodier? Oui, sans doute: vous l'avez rencontré cent fois sur les quais, feuilletant de vieux livres, dont il connaît le prix mieux que personne... Vous l'avez coudoyé sur le boulevard, et, sans savoir pourquoi, vous avez remarqué sa figure anguleuse et grave, son pas rapide et aventureux, son œil vif et las, sa démarche pensive et fantasque. Il est grand et vigoureux; tous ses portraits ne donnent de lui qu'une idée incomplète...»

A cette courte biographie nous joindrons quelques mots sur le talent et sur le style de M. Charles Nodier, renvoyant nos lecteurs, pour plus ample critique, à l'excellente notice mise par M. Sainte-Beuve en tête de Trilby et des autres contes.

M. Nodier débuta, comme écrivain, dans une époque de littérature transitoire, entre l'école de Rousseau et celle de l'Empire: à ce moment les lettres françaises, si longtemps fidèles à leur sévère origine, semblaient s'amollir et s'efféminer, pour ainsi parler. Les livres de Rousseau et ceux de Bernardin-de-Saint-Pierre avaient ébranlé d'abord la fermeté littéraire, et donné naissance à cette sorte de langueur qui devait produire ensuite toute l'école des mélancoliques et des élégiaques. L'invasion de la littérature allemande, menée par Werther, ne fit qu'accroître encore le mal, et surexcita encore la sensibilité intellectuelle des lectrices françaises. M. Nodier subit, comme tout le monde, et plus vivement que tout le monde, cette influence romanesque qui agissait sur les nerfs plus encore que sur les cœurs; et, comme l'a très bien dit un critique, il fut une sorte de Saint-Preux Wertherisé, encyclopédiste sensible, à la manière de Rousseau; naturaliste passionné, à la manière de Goethe. Tout le secret du talent de M. Nodier est dans cette excessive sensibilité intellectuelle, dans cette vivacité d'impressions qui le soumirent aux influences les plus diverses de l'atmosphère littéraire.

Tandis donc que Chateaubriand et Bernardin fondent la grande école rêveuse, descriptive et pittoresque, M. Nodier ouvre une autre voie, moins large et moins magnifique sans doute, mais tout aussi nouvelle: il fonde proprement, dans notre littérature, la fantaisie et la poésie qu'on a depuis appelée intime. A ce titre, le romantisme put justement revendiquer comme siens le nom et le talent de M. Nodier.

Toute notre littérature classique avait usé et abusé, suivant le précepte de Buffon, des sentiments et des termes généraux. La fantaisie, qui est l'imagination particulière, et la poésie intime, qui vit des inspirations exclusivement personnelles, semblent donc être le contre-pied exact de nos lettres classiques; et nous avons vu, de nos jours, les conséquences extrêmes, j'allais dire fâcheuses, auxquelles des esprits, distingués d'ailleurs, ont mené cette littérature intime, cette poésie des infiniment petits. Charles Nodier, le chef ou du moins le précurseur de l'école, n'en était point encore venu là; sa fantaisie ne se faisait point amoureuse de l'excentricité, et l'on dirait qu'elle est encore retenue par les liens prudents de la vieille raison gauloise, de la sobriété racinienne, de la tempérance classique.

Mais ce qui distingue surtout l'auteur d'Adèle de tous ceux qui suivirent sa voie, c'est le style. Il faut bien le reconnaître, M. Nodier fut, avant tout, un écrivain, dans le sens propre du mot, un homme de style ou styliste, comme dit M. Sainte-Beuve. Avec un don de langue merveilleux, il joignit le savoir philologique le plus profond, et se montra de bonne heure le digne élève du chevalier Croft, qui étudiait le style à l'aide d'une loupe, ayant découvert, au dire même de M. Nodier, «l'atome, la monade grammaticale.» Tous les critiques se sont accordés à louer la facilité merveilleuse, la souplesse infinie, l'harmonie gracieuse de ce style admirable, «qui se dévide comme un ruban,... qui ne finit que lorsque l'écrivain lui-même en coupe la trame, et qui, sans cela, se dérouterait à l'infini et incessamment.»--M. Sainte-Beuve appelle ingénieusement Charles Nodier l'Arioste de la phrase.

On sait que M. Nodier, depuis longues années, passait pour l'homme de France qui connaissait le mieux notre langue; l'opinion publique l'avait érigé en une sorte d'expert ou d'arbitre pour toutes les difficultés de langue, toutes les équivoques grammaticales qui se pouvaient rencontrer. Néanmoins on lui doit cette justice, que, pour avoir apporté un soin extrême à l'arrangement de ses mots et à la disposition de ses phrases, jamais il ne raffina son style, comme nous avons vu faire les littérateurs intimes; jamais, surtout, il n'estropia la langue, sous prétexte d'innovation, à l'instar de nos grands écrivains pittoresques. Il demeura, au contraire, sans pédantisme, le plus sévère puriste de notre temps; et, par ce côté, il se sépare profondément de toute l'école moderne.

C'est aussi par ce côté qu'il conservera une place honorable dans notre littérature; le jugement de la postérité saura tenir compte à Charles Nodier d'avoir été un homme de style à l'époque où le style se faisait si rare chez nous que les plus riches productions littéraires en étaient souvent dépourvues; comme poète et comme inventeur, il a sans doute été dépassé et surpassé; comme écrivain il demeure au premier rang; et la plus grande critique qui puisse lui être adressée, c'est d'avoir eu un style supérieur à son talent, ou, pour mieux dire, un génie inférieur à sa plume.

Fragment d'un Voyage en Afrique[2]