Un jeune homme, que son esprit aventureux poussait à toutes les choses hardies, ne pouvant trouver en France ce qu'il y cherchait, c'est-à-dire une position indépendante, résolut de profiter du traité de paix qui venait d'être signé entre le général Bugeaud et Abd-el-Kader pour visiter l'intérieur de l'Afrique et poser, au centre même de la puissance arabe, les bases d'un vaste comptoir. Il espérait réaliser ainsi non-seulement d'immenses bénéfices, mais encore être utile à son pays, en l'aidant à étendre son influence civilisatrice parmi les peuplades de l'antique Mauritanie. L'événement ne justifia point ses prévisions. Après plusieurs mois de séjour dans les diverses tribus de l'émir, il regagna la terre natale, n'emportant avec lui qu'un album sur lequel il avait consigné ses impressions. C'est de cet album qu'est extrait le récit qu'on va lire, récit rapide, mais exact, de ce qu'il a vu d'important dans les douairs, dans les villes et dans les camps, qui se lèvent tous comme un seul homme à l'ordre d'Abd-el-Kader, et marchent à la destruction au nom de la divinité.

[Note 2: ][(retour) ]La reproduction de ces fragments est interdite.

Nos lecteurs verront avec intérêt se dérouler sous leurs yeux le tableau des ressources, des habitudes et des mœurs de ces Arabes si peu connus de nous encore, quoique, depuis quatorze ans, nous leur fassions une guerre continuelle.


En perdant de vue les lignes extrêmes des possessions françaises, je sentis mon cœur se glacer; il me sembla que je ne reverrais plus la France. Cependant la trêve de la Tafna, l'espoir d'une fortune rapidement acquise dans les relations que j'allais établir avec les Arabes de l'intérieur, l'audace même de l'entreprise, m'enhardirent, et je lançai mon cheval dans la direction du désert.

Nous étions en 1838. Abd-el-Kader était alors occupé au siège d'Ain-Maddy, dans le désert. Je résolus d'aller l'attendre à Tazza.

Le territoire compris entre Blidah et Médéah est d'une monotonie désespérante; aussi ne fatiguerai-je point mes lecteurs par une longue description. Des vallées incultes où l'aloès étale ses mille bras couverts d'une épaisse poussière, des collines aux larges bases boisées, aux fronts chauves et ravagés par le simoun; puis, à mesure qu'on approche du grand fleuve, un peu de verdure et de fraîcheur, voilà tout ce que j'y ai remarqué. Je ne fis que passer à Médéah, et je continuai ma route vers le Chéliff, que je traversai sur un pont de bois adossé au Bou-Rachad. De Médéah à Tazza on compte deux fortes journées de marche par un chemin affreux, à travers des montagnes escarpées et d'immenses solitudes. L'eau y est rare. En avançant vers Tazza, on suit une ancienne voie romaine parfaitement conservée. Elle est bordée d'une double rangée de chênes verts d'une imposante vieillesse; mais cette voie se perd bientôt dans les sinuosités des montagnes, où elle est continuée par un sentier presque impraticable. Cette route conduisait jadis à une ville située à quelques lieues est de Tazza. Les ruines conservent le nom de Duirali, mais il reste peu de vestiges de cette ville. Il faut savoir qu'elle a existé pour remarquer ses débris; cependant, d'après la tradition conservée par les Arabes, Duirali fut une cité très-importante. Elle était entourée, au temps de sa splendeur, de grands et beaux jardins dont il ne reste aujourd'hui ni un arbre ni une trace.

Mon guide, Ben-Oulil, cheminait à mes côtés et charmait les ennuis du voyage par la description de lieux plus agréables ou plus intéressants que ceux que nous parcourions.

«Quel est, demandai-je en lui montrant les masses grisâtres qui se perdaient à l'horizon, quel est l'homme assez abandonné du ciel pour vivre dans un pareil séjour?

--Le Kabyle, répondit Ben-Oulil; et il paraît qu'il s'y trouve bien, car aucune séduction n'est capable de l'arracher de l'aire qu'il s'est bâtie au sein des airs.»