Je n'eus pas de peine à obtenir de mon guide, bavard comme tous les guides, quelques détails sur ces êtres dont la vie nomade et excentrique a toujours excité l'intérêt du touriste. Il ne cessa de parler que lorsque je lui montrai la ville de Tazza, qui étalait au soleil les murs crénelés de sa forteresse.
Tazza est un poste important qu'Abd-el-Kader fit construire, il y a huit ans à peu près, sur l'emplacement d'une ville romaine qui portait ce nom; du moins c'est ce que nous apprend l'inscription gravée sur une pierre qu'on a trouvée dans les décombres. La forteresse est un carré d'environ quarante-cinq mètres de longueur, dont chaque angle est surmonté d'une guérite. L'intérieur se compose d'une vaste cour autour de laquelle sont de vastes magasins remplis de vivres, de munitions de guerre, de fer, de plomb, de draps et autres approvisionnements. En face de l'entrée principale est la tente de l'émir. Chaque côté de cette tente est d'une longueur de six à sept mètres. Elle est aussi proprement que simplement décorée; des colonnes de bois de noyer, surmontées de chapiteaux sculptés, ornent la porte principale; les murs sont bariolés de peintures arabes assez grossières; le sol est couvert de beaux tapis sur lesquels s'asseyent les ministres et les grands dignitaires. Le Trône d'Abd-el-Kader se compose d'une simple planche de sapin recouverte d'une natte tressée avec les fils du palmier. Au-dessus des magasins on a bâti trois autres salles; c'est là qu'on loge les kalifats lorsqu'ils viennent visiter l'émir. Elles sont remarquables par les soins qu'on prend de les entretenir. Le parquet de ces salles est caché aussi par des tapis de laine fine sur lesquels sont disposés des coussins de soie. On remarque plusieurs inscriptions sur les murs; ce sont en général des versets du Coran. Des peintures décorent les plafonds.
La porte du fort est l'ouvrage des ouvriers envoyés par le gouvernement français auprès de l'émir. Elle ne laisse rien à désirer sous le rapport de l'élégance et de la solidité. On voit que nos ouvriers y ont mis de l'amour-propre. Les murailles, à l'intérieur et à l'extérieur, sont recouvertes d'une épaisse couche de plâtre d'une blancheur éblouissante. On y a dessiné une montre solaire, et, au milieu de la cour, s'élève un oratoire pour la prière. On lit sur la porte d'entrée une longue inscription arabe qui porte le nom du fondateur. Partout sont gravées des maximes tirées du Coran.
Devant le fort s'étend une petite terrasse en forme d'esplanade sous laquelle on a ouvert trois grands magasins où le plus habituellement s'entassent les récoltes de blé et d'orge. On y a placé trois canons sans affûts. Dans l'intérieur existent aussi deux vastes magasins souterrains qui servent de prison, je pourrais dire de tombeau, car les malheureux qu'on renferme dans ces lieux insalubres y meurent presque tous.
Une fabrique de briques et de tuiles, un moulin à farine et un four à pain s'élèvent autour du fort, qu'environnent aussi une centaine de chétives cabanes. Telle est la ville de Tazza, située à une journée de marche de Boural et à une journée et demie de Milianah, dont elle est le dépôt. Plusieurs familles de Coulouglis et de Moraibes y ont été exilées. Les habitants de Milianah s'y sont réfugiés plusieurs fois. On y remarque quelques boutiques et un semblant de commerce. Une excellente source qui jaillit de la montagne voisine y verse d'abondantes eaux. Cette source est gardée, la nuit, par les lions, qui, comme les dragons des Hespérides, en défendent l'approche aux mortels.
Les environs de la ville sont tristes et uniformes; les montagnes boisées qui entourent Tazza ne présentent pas un point sur lequel le regard se pose avec complaisance. Tout y est froid et silencieux. En hiver la neige remplit la vallée; en été une excessive chaleur engendre des fièvres qui déciment la population. Ajoutez à ces désagréments l'impassibilité où l'on se trouve de s'éloigner seul sans courir le risque d'être dévoré par les lions, et vous aurez une idée exacte de Tazza. Il arrive même souvent qu'à prix d'or on ne peut s'y procurer les objets de première nécessité.
A une petite distance de la ville on rencontre des excavations d'où les Arabes ont extrait du fer et de la bouille; mais leur inhabileté dans ce genre de travaux les leur a fait abandonner. Il y a aussi, à quelques lieues de là, à l'est, dans la province de Lassagah, une mine de soufre; elle est placée dans un lieu désert où manquent l'eau et les arbres. L'exploitation offre conséquemment des difficultés presque insurmontables. Abd-el-Kader, qui possédait un peu de salpêtre, fut tout joyeux de la découverte d'une mine de soufre; il crut qu'il lui serait possible d'établir des manufactures de poudre. Il se transporta sur les lieux, et ordonna à un Algérien qui était à son service de procéder immédiatement à l'exploitation. Ou acheta de grandes cuves en cuivre, et les autres ustensiles nécessaires; mais, en opérant, on brûla les chaudières, et il fallut renoncer à obtenir du soufre pur. Il est peu probable que cette mine soit jamais exploitée.
La route qui conduit de Tazza à la mine de Lassagah est belle, unie, bien tracée, mais la pluie la rend impraticable à raison de la nature du terrain, qui est argileux. Il n'y a dans le district qu'une petite quantité d'eau sulfureuse.
Pendant mon séjour à Tazza, qui n'a pas duré moins de quatre mois, j'eus l'occasion de me lier d'amitié avec le gouverneur de la place. Kredour-Berouela. C'est un Algérien d'une quarantaine d'années, de haute stature et d'une physionomie franche et ouverte. Il a demeuré sept ans à Alger, où il a puisé dans le commerce des Français beaucoup de connaissances utiles qui lui ont attiré l'affection de l'émir. Sans lui, le fort de Tazza n'aurait subi aucune des améliorations qui le distinguent des autres places fortes. Il était chargé d'affaires d'Abd-el-Kader auprès du gouverneur, mais s'étant compromis en 1837, il fut obligé de fuir, sous un déguisement de femme, pour échapper aux Français qui le poursuivaient, et qui, une heure après son départ, envahissaient sa maison afin de s'assurer de sa personne. Il se rendit auprès de l'émir, qui l'accueillit favorablement en reconnaissance des éminents services qu'il en avait reçus. Il alla d'abord à Milianah, où il appela plus tard sa famille, Berouela administre avec talent les tribus placées sous ses ordres et qui campent autour de la forteresse. Les Arabes de la campagne se rendent tous les jeudis en ville et y établissent un marché où abondent les produits du pays. Le gouverneur a de l'esprit naturel et une certaine instruction qu'il est rare de trouver chez un Arabe. Aucune question ne l'embarrasse, et il mène à bonne fin presque tout ce qu'il entreprend. Il est d'un accès facile, d'une grande familiarité, quoique juste et sévère; son cœur est bon, mais il sait se faire obéir et ne pardonne jamais une faute. Quand il a prononcé, le jugement s'exécute, eût-il été porté contre son propre père. Les droits de son maître sont les seuls légitimes à ses yeux; aussi est-il l'ennemi acharné des Français. Au commencement des dernières hostilités, il leur fit beaucoup de mal dans la Mitidja, en compagnie du kalifat de Milianah, dont il suit la bannière. Il paie toujours de sa personne et affronte la mort avec une témérité surprenante, Quoique gouverneur absolu de Tazza et des tribus circonvoisines, il est sous les ordres du kalifat de Milianah. Abd-el-Kader estime beaucoup son habileté, son sang-froid et son courage; il ne fait rien sans le consulter. Il lui a fait don d'une jolie maison de campagne, située non loin de Tazza. Je n'ai qu'à me louer des bons procédés de Berouela. Les Européens et les ouvriers français qui ont visité le gouverneur rendent également justice à la douceur et à l'aménité de son caractère.
Le mois de janvier de l'année 1839 était arrivé, et je commençais à perdre l'espoir de voir arriver Abd-el-Kader, lorsque j'appris par Berouela que son maître était attendu à Milianah. Je résolus sur-le-champ de me rendre dans cette ville, afin de régler la marche de mes affaires et de prier l'émir de m'aider dans l'exécution de mon projet; j'étais pressé d'en finir avec les Arabes, dont le commerce peut être agréable quelquefois, mais dont le caractère inspire le plus souvent une crainte salutaire. Mes préparatifs de départ furent bientôt terminés, et, le 17 janvier, à neuf heures du matin, je me mis en route par un temps magnifique. Un soldat irrégulier, un gendarme et Ben-Oulil, qui me servait de domestique, formaient toute mon escorte. En quittant Tazza, nous marchâmes pendant plusieurs heures à travers les montagnes par un chemin praticable; nous foulâmes aux pieds les ruines d'une ancienne ville nommée Dairack; l'endroit où elle s'élevait jadis n'est plus qu'un monceau de décombres; ils passeraient inaperçus si les guides ne les faisaient remarquer aux voyageurs. Un peu plus loin, nous traversâmes un vaste cimetière, ce qui ne me permit plus de douter que réellement, à l'endroit désigné, il y avait eu sinon une ville importante, du moins du nombreuses habitations. Peu après s'ouvrit devant nous une magnifique plaine, coupée en tous sens par mille petits ruisseaux qui doivent contribuer beaucoup à la rendre fertile; elle s'étend entre Boumedin et Mouley-Allel, à l'entrée de la province de Matmata, dont les deux montagnes sont les frontières. Néanmoins, quoique la position soit favorable et le terrain excellent, on n'y aperçoit pas la moindre trace d'habitation; c'est un désert complet dans lequel plonge la vue sans pouvoir se reposer ni sur une lente, ni sur une cabane, ni sur un arbre. Il faut attribuer cette stérilité plutôt au manque de bras qu'à l'ingratitude du sol; les Arabes ressemblent tous plus ou moins à Figaro: ils sont paresseux avec délices, et, quand ils ont de quoi suffire aux besoins du moment, ils s'inquiètent médiocrement de l'avenir. Il n'est donc pas étonnant de rencontrer chez eux des terres incultes qui seraient, dans nos climats, une fortune pour les travailleurs pauvres.