Après avoir traversé la plaine, nous pénétrâmes au milieu des bois touffus qui tapissent les monts Matmata; nous suivîmes une route large et bien conservée; les Arabes prétendent que c'est une voie romaine; elle est bordée de chênes gigantesques et imposants par leur antiquité; les berceaux formés par leur épais feuillage versaient l'ombre à nos pas et nous ouvraient un passage agréable; quelquefois pourtant la crainte s'éveillait en nous, lorsque le vent des gorges nous apportait le lugubre rugissement des lions. Nos terreurs s'accrurent quand nous vîmes les traces du sang de deux Kabyles qui, deux jours auparavant, avaient servi de pâture aux hôtes des forêts. C'était la un triste présage pour des voyageurs qui suivaient le même chemin et que le seul aspect d'un lion eût peut-être fait évanouir.
A part ces craintes, que rien ne vint justifier, nous fîmes un délicieux voyage au milieu des merveilles de la nature. Les tableaux les plus sublimes se déroulaient à nos yeux; les montagnes que nous parcourions étaient d'un pittoresque admirable et d'une solitude effrayante; tout y était grandiose, morne et silencieux. La hauteur de ces montagnes est incommensurable, leurs formes sont très-variées; les rayons du soleil n'arrivent pas à certains endroits. Tantôt, perché au sommet d'une de ces masses granitiques, on jette un regard effrayé sur le précipice qui s'ouvre sous vos pieds; tantôt, du fond de la vallée, on lève avec admiration les yeux sur les frères jumeaux de l'Atlas. Quelques-unes de ces montagnes sont taillées à pic et inaccessibles; on n'y retrouve aucune trace d'habitations; c'est un amas de rochers dont le silence n'est interrompu que par le bruit des eaux qui tombent avec fracas des cimes dans les gorges et que répètent à l'envi les échos.
Nous quittâmes bientôt la route tracée pour suivre d'étroits sentiers dont les difficultés rendaient notre marche pénible. La nuit approchait; nous nous occupâmes de chercher un douair où nous pussions nous reposer des fatigues de la journée; nos yeux interrogèrent longtemps les profondeurs de la nuit, ce fût en vain. Nous avançâmes toujours, au risque de nous égarer, franchissant les montagnes avec une rapidité peu ordinaire, et comptant découvrir enfin ce que nous recherchions avec tant d'ardeur. Au moment où nous désespérions de trouver un abri, nous aperçûmes au loin une clarté douteuse; nous dirigeâmes nos pas de ce côté. Bientôt la lumière se montra plus vive et brilla à quelques pas de nous; elle provenait d'un douair composé d'une douzaine de tentes où nous arrivâmes harassés par une longue marche au milieu des ténèbres.
Le cheik du douair nous fit l'accueil le plus amical. En ma qualité d'Européen, je fus l'objet de toutes ses prévenances; on aurait dit qu'il était tout joyeux de voir un Français rechercher son hospitalité. Une de ses cabanes fut mise à ma disposition; je m'y installai avec mes gens et nous nous disposâmes à goûter un repos dont nous avions tous également besoin.
L'intérieur de notre tente était plongé dans une obscurité complète; nous allumâmes quelques tisons d'où jaillit une vive lumière, mais la fumée, n'ayant aucun conduit par où s'échapper, se répandit dans la chambre, et faillit nous asphyxier. Nous étions logés entre deux vaches, et en compagnie d'un poulain que nous n'avions pas encore remarqué en entrant; il nous fallut user de précaution pour tenir à l'écart ces incommodes voisins, et cette circonstance nous obligea, malgré la fumée, à laisser brûler les tisons. Des œufs, du lait, des poules, du pain pétri avec du beurre frais et cuit sur une brique, un mouton, telles furent les provisions qu'on nous donna, et avec lesquelles nous nous mîmes en mesure de satisfaire le plus vigoureux appétit; nous avions tant marché dans la journée que nous finies le plus grand honneur à ce magnifique repas.
Les habitants du douair, prévenus de notre arrivée, accoururent bientôt nous présenter leurs hommages; la tente s'emplit d'Arabes, et la conversation devint générale; elle roula en grande partie sur la politique. Un indigène fit résonner bien haut ses prouesses, et parla à diverses reprises de la mort d'un Français dont il s'avouait l'auteur. «Le sabre du vaincu est en mon pouvoir, me dit-il, et je le conserve précieusement, parce qu'il doit me servir dans une occasion importante et prochaine.» Connaissant le caractère vaniteux des Arabes, j'ajoutai peu de foi à ce qu'il disait. Si son récit eut été vrai, il n'aurait pas manqué de montrer le trophée de sa victoire. Nous lui répondîmes donc sans le démentir complètement, mais aussi sans lui cacher tout à fait que nous n'étions pas dupes de ce mensonge. La conversation commençait à s'échauffer, lorsqu'on apporta le fameux couscoussou, ce mets si délicat qu'on sert à la fin du dîner, et qui, chez les Arabes, est inséparable de l'hospitalité. Je mangeai jusqu'à m'en rassasier de cette préparation africaine, que j'aime beaucoup; on poussa la galanterie jusqu'à m'offrir une tasse de café, afin de faciliter la digestion du couscoussou. Je fis ainsi un véritable festin de Balthazar sous une tente, au milieu des forêts du nord de l'Afrique.
Ce fut pendant cette nuit que j'aperçus les femmes de ces Arabes à demi sauvages. On n'avait jamais, avant moi, accordé l'hospitalité à un Européen; j'étais donc un objet nouveau pour elles, et la curiosité naturelle à leur sexe les poussa à me visiter. Quelques-unes, dans le but de satisfaire ce besoin et de faire de leur hôte un examen plus approfondi, m'apportèrent des œufs frais et du lait; mais à peine eurent-elles déposé leurs dons à mes pieds, qu'elles s'enfuirent, précipitamment, comme si j'allais les dévorer. Si j'en juge par leur empressement à me quitter, je fis sur leur esprit une impression défavorable; elles considèrent sans doute les Européens de la même manière que ceux-ci considèrent les lions de leurs forêts. La différence des mœurs des habitants de ces douairs avec celles des autres Arabes provient de l'isolement dans lequel vivent les premiers, tandis que ceux-ci ressentent déjà les effets de la civilisation.
Malgré la rapidité de leur fuite, j'eus cependant le temps d'observer les femmes arabes: leur physionomie me parut tout à fait bizarre. Je ne sais si je dois attribuer l'effet qu'elles produisirent sur moi à l'obscurité, ou si telle est leur forme naturelle: des figures plates, de grands yeux noircis avec une poussière dont elles se servent, pour embellir leurs traits, de larges plaques en argent sur la poitrine, d'énormes turbans donnent à ces êtres un aspect tout particulier; si vous ajoutez à cela une rare laideur, une saleté dégoûtante, vous trouverez comme moi qu'elles sont dignes des lieux qu'elles habitent.
Les douze ou quinze tentes du douair formaient un cercle sur le penchant d'une montagne; elles étaient entourées d'une haie en branchages secs, pour empêcher, disent les Arabes, les ravages que les lions et les chacals commettent la nuit parmi les troupeaux. Les sentiers qui mènent aux habitations sont escarpés et difficultueux. Au centre du douair sont entassés les bestiaux, le fumier et la boue.
Le cheik de l'endroit est de petite taille et d'une obésité vénérable: c'est un compère de la famille des Sancho Pança, mais un Sancho sauvage; ses cinquante ans et sa barbe grise vont bien aux hautes fonctions dont il est investi; son caractère est doux, son imagination ardente, son esprit vif et naturel. Je lui demandai pourquoi, au lieu de ces vilaines forêts, il n'allait pas habiter la belle plaine qui s'étend au delà des montagnes de Boumedin et de Mouley-Allel. «Tel est, me répondit-il, le lieu que nous a désigné l'émir des croyants, et, bon gré, mal gré, il faut que nous l'habitions.» Ces mots ne permettaient pas d'autres questions: je savais que les ordres d'Abd-el-Kader s'exécutent toujours sous peine de mort.