M. RONDIN.--Je ne dis pas non; mais ça vous cloue à Paris, et ça ne vous vaut rien.

M. TOUCHARD, un peu effrayé.--Est-ce que vous pensez qu'il y a du danger pour moi à vivre à Paris?

M. RONDIN.--Sans doute... danger pour votre santé. Vous en avez déjà fait l'expérience... Quand on a, comme nous, passé trente ans à travailler sans relâche, on croit être bien heureux en se retirant un beau jour avec des rentes... on s'imagine qu'on s'amusera beaucoup parce qu'on n'aura rien à faire... c'est une erreur... Nous sommes habitués à une vie active, laborieuse... et l'habitude est une seconde nature qu'on ne peut changer impunément... Ainsi, pour nous, un repos absolu est un ennui, une fatigue réelle, dangereuse... si on ne la combat par une fatigue corporelle qui sera notre véritable repos. Ce que je vous dis là vous paraît absurde... mais je parle de ce que j'ai éprouvé. Le jour où je me suis éveillé rentier, n'ayant plus ma boutique à ouvrir, mon étalage à arranger, je n'ai plus su que devenir; au bout de huit jours, j'étais jaune... la semaine suivante, je sentais que j'allais tomber malade... comme vous, mon pauvre Touchard... C'est alors que mon notaire m'a parlé d'une petite campagne à vendre à quatre lieues de Paris... j'ai saisi cette proposition comme une inspiration du ciel... je me suis fait propriétaire, propriétaire campagnard... Depuis ce moment, j'ai retrouvé mes soucis, mes petites inquiétudes, je n'ai pas eu un seul jour de repos... aussi je vous jure que je ne me suis pas ennuyé du tout... et vous voyez que la santé m'est revenue... Et vous, mon cher ami, que faites-vous? Ne vous êtes-vous pas créé quelque occupation, quelque distraction?

M. TOUCHARD.--Pardonnez-moi.

M. RONDIN.--Ah!... et laquelle?

M. TOUCHARD.--Je me suis abonné à la Gazette des Tribunaux.

M. RONDIN.--Bon! cela distrait... Ensuite?

M. TOUCHARD.--Voilà tout.

M. RONDIN.--Comment c'est là toute votre occupation?

M. TOUCHARD.--Vous croyez peut-être que ce n'est pas assez... Je vous assure, mon cher, que cette lecture m'occupe beaucoup.