Nous arrivions, en cet instant, au milieu de la plaine; Abd-el-Kader et sa suite se placèrent sous l'ombrage de quelques arbres qui étendaient leurs rameaux protecteurs à quelques pieds du sol, et, tandis que l'armée se disposait à évoluer en notre présence, l'émir me fit dire qu'il avait à causer avec moi.

Je m'approchai, non sans crainte, du tertre sur lequel se trouvait l'émir; mais ma timidité ne tint pas devant son sourire, et ce fut avec toute l'aisance dont j'étais susceptible que je vins prendre place à ses côtés.

Après les saints d'usage, que les Arabes prolongent indéfiniment, et tandis que l'armée défilait à quelques pas de nous, j'expliquai à Abd-el-Kader mes vues et mon traité de commerce. Quelques avantages que je lui fis entrevoir le séduisirent, et il m'accorda sur-le-champ son appui.

La revue se termina enfin; je pris congé de mon protecteur, et je rentrai en ville avec le seul de mes compagnons de route qui fût resté à mon service, le fidèle Ben-Oulil.

Depuis ce jour, j'eus souvent l'occasion de voir Abd-el-Kader, qui ne cessa de me témoigner le vif intérêt qu'il portait à la réussite de mes desseins. J'obtins même de lui un sauf-conduit revêtu de son sceau; et, après un assez long séjour à Milianah, je fis mes préparatifs pour un long voyage à travers des populations inconnues.

J'avais le droit d'exploiter, sans exception, tous les points du territoire arabe; et là où j'opérais, il n'était permis à personne de me faire concurrence. L'émir en avait fait publier l'ordre dans tous les marchés. Médéah fut le lieu où j'établis le centre de mes opérations; cette ville me convenait d'autant mieux, qu'elle était plus rapprochée des possessions françaises, et que ses laines et celles de la province sont d'une qualité supérieure à toutes les autres.

Le traité que j'avais conclu fut exécuté malgré les obstacles que m'opposèrent le bey et les notables de la ville. On me soumit au contrôle du chef; mais, chaque fois que j'étais menacé d'un acte arbitraire, j'écrivais à l'émir, qui me rendait toujours justice. J'allai dans l'intérieur des terres, afin d'obtenir des laines à des prix modiques. Je passai deux mois au milieu des tribus arabes, assistant à tous les marchés, sans avoir eu à supporter la moindre injure. C'était, au contraire, à qui me livrerait ses produits, et ils se battaient quelquefois pour m'offrir l'hospitalité. L'empressement avec lequel j'étais accueilli partout paraîtra d'autant plus extraordinaire, que je n'avais pour toute escorte que mon juif Ben-Oulil (un juif est la plus triste des recommandations en Afrique). Jamais le moindre incident fâcheux ne troubla mon repos, et pourtant je parlais sans cesse aux Arabes de ma patrie, de la valeur de nos soldats, de la supériorité de nos armes. Loin d'exciter leur colère, j'étais écoulé avec intérêt; je leur faisais désirer d'être gouvernés par cette nation qu'ils nomment, dans leur métaphorique langage, la sultane des nations.

C'est avec la même sécurité que je visitai successivement des lieux qui touchent au désert: le Ziben, Ghronat et Boural. Je parcourus les aghalicks des Beni-Bonyacoub, Tittery, Douaier, Habedy, où les populations me parurent pencher du côté de la France; mais la crainte que leur inspire l'émir est plus forte que leur désir. Plus tard (en 1840) ils furent, comme tous les Arabes, appelés à la guerre sainte. Force leur fut de marcher; mais ils combattirent avec tant de mollesse, qu'Abd-el-Kader les frappa d'une contribution de cent mille houdjous.

Dès que j'eus écoulé mes laines, je me rendis à Tekedempt. Là, je trouvai les ouvriers français qui étaient venus fonder une manufacture d'armes. Je me liai d'amitié avec l'un de mes jeunes compatriotes, et nous nous mîmes à visiter la place, qui allait devenir bientôt la capitale de l'empire arabe.

Tekedempt est d'une importance incontestablement supérieure à toutes les villes de l'intérieur de l'Afrique. Située non loin du désert, au milieu de montagnes élevées, elle semble inexpugnable à l'émir. Un fort assez mal bâti, peu considérable (il a cent mètres de tour environ) auquel on travaille depuis quatre ans, élève à peine à quelques pieds du sol ses murs inachevés. L'intérieur du fort a été divisé en magasins et en casernes; quatre canons de 1 sont placés sur une esplanade à l'entrée du fort; en dehors est un grand hangar où l'on met l'orge. Comme celui de Tazza, le fort de Tekedempt possède des cachots où les prisonniers ne sont pas trop maltraités.