Il est vrai que la question se complique; au lieu de deux écrivains distingués, de deux rares esprits poursuivant le double héritage de Delavigne et de Nodier, l'Académie française en comptera, dit-on, un troisième. M. Mérimée, l'auteur si ingénieux et si correct de tant du petits romans exquis, s'est décidé à se livrer un flux et reflux académique; M. de Vigny et M. Sainte-Beuve l'auront pour adversaire dans la prochaine rencontre.--Du Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Vatout, voilà les quatre candidats appelés à tenir le haut bout dans cette nouvelle mêlée; d'autres encore rodent aux portes, pour tâcher de se faufiler dans un moment de confusion et de trouble, et de se glisser au fauteuil par un tour d'escamotage; nous ne les nommerons point, de peur de les compromettre. Mais l'histoire de l'huître et des plaideurs est d'une application tout académique; plus d'une fois, deux tiers champions, se battant à qui aurait le fauteuil, ont été tout surpris de voir un monsieur qui flânait paisiblement par là s'y installer à leur barbe: M. Casimir Bonjour a des chances.

Le trait suivant de mœurs conjugales vient faire diversion aux intérêts académiques; c'est précisément dans le voisinage de l'Institut que le fait s'est passé, non loin du quai Voltaire.--M. et madame A.... ne brillent point par un excès de tendresse réciproque; plus d'une fois ils ont donné à leurs voisins des preuves de l'incompatibilité de leur humeur; ou accusé M. A.... d'être un peu bourru, et madame d'avoir des crises de nerfs par trop fréquences; quand monsieur gronde, madame s'évanouit, et quand madame s'évanouit, monsieur tempête de plus belle; de sorte que les colères de monsieur et les crises de madame arrivant tous les jours, plutôt deux fois qu'une, c'est véritablement un ménage diabolique.--Vendredi dernier, madame A.... se plaignit de violentes douleurs d'entrailles: «C'est ce monstre, s'écria-t-elle, qui m'aura empoisonnée!» le mot monstre désignait naturellement son mari. Aussitôt l'alarme de se répandre, dans la maison; M. A.... rentra sur ces entrefaites: «Ah! monsieur, lui dit son portier, en arrivant à lui tout effaré; savez-vous ce qui arrive?--Non!--Madame se plaint d'être empoisonnée! et devinez qui elle accuse?--Pas davantage! --Vous, monsieur.--Moi! répliqua le mari, du plus beau sang-froid du monde, moi! Eh bien! qu'on la fasse ouvrir!»

Fragments d'un voyage en Afrique (2).

(Suite.--Voir t. II, p. 338 et 374.)

[Note 2: La reproduction de ces fragments est interdite.]

Des chevaux tout sellés furent mis à notre disposition, et nous nous joignîmes au cortège de l'émir, qui était composé d'environ huit cents hommes, y compris les cinq cents cavaliers réguliers qui forment sa garde ordinaire. Ces cavaliers ne quittent jamais sa personne, pour laquelle ils ont montré, dans certaines circonstances, le dévouement le plus absolu. Au milieu des réguliers je remarquai un kalifat qui portait l'étendard de l'émir; cet étendard est tout simplement un petit carré de toile qui a la forme des guidons de nos régiments; elle est de couleur bleue, avec un yatagan rouge au milieu.

Nous franchîmes au galop la distance qui séparait le douair d'Abd-el-Kader des douairs de son armée. En arrivant, nous la trouvâmes rangée en bataille dans la plaine. L'interprète, qui marchait à nos côtés, et devant lequel je n'avais pas jugé à propos de faire parade de ma connaissance de la langue arabe, m'expliquait ce qui se passait autour de moi; puis, me montrant avec ostentation les bataillons qui se déroulaient devant nous en longues spirales.

«Tu vois, me dit-il, les corps commandés par les lieutenants de mon maître: ici sont les troupes de Sidi-Mohammed-el-Berkany, kalifat de Médéah; là, le kalifat de Milianah, Ben-Oulil, a établi son camp. Presque à l'extrémité de la plaine se trouve l'artillerie, composée en grande partie de déserteurs chrétiens. En reportant ton regard vers l'ouest, tu retrouveras les milices de Sidi-Mustapha, frère d'Abd-el-Kader, et du scheik Ben-Salem, dont le terrible yatagan a tant fait tomber de têtes ennemies; puis les fantassins de Sidi-al-Kraroubi, premier ministre, enveloppant comme dans un réseau de fer cette armée formidable; enfin, et comme un vaste cercle qui circonscrit tous les autres, les cavaliers irréguliers, fournis par toutes les tribus, fourmillent le long de la vallée. Regarde autour de toi, sur les crêtes, des monts, sur les plateaux que tu peux découvrir, dans les gorges étroites, partout il y a des hommes dévoués, dont l'indépendance est le premier besoin, et qui ne négligeront rien pour la reconquérir.

--Ton maître est donc bien puissant? m'écriai-je.

--Son bras s'étend sur toute l'Algérie; il gouverne à la fois les provinces auxquelles tant de beys commandaient jadis. Le descendant d'Ismaël est inspiré de Dieu, et la lumière céleste illumine son âme. Comment veux-tu que les Arabes résistent à l'entraînement qu'il leur inspire? Le serviteur du Prophète réunit donc sous sa bannière tous les Arabes indépendants. Ce que tu aperçois d'hommes et de chevaux ne constitue que la moitié des ressources de mon maître; il y ajouterait au besoin les vaillants soldats de Ben-Thamy, les deux mille cinq cents combattants de Bou-Hamidy, et la foule innombrable des volontaires dont tu ne vois ici qu'un faible détachement.»