L'Hôtel des monnaies d'Abd-el-Kader est aussi à Tekedempt. On y frappe de petites pièces en cuivre d'une valeur conventionnelle de trois liards, et qui ont tout au plus la valeur intrinsèque du tiers. L'émir n'a jamais frappé de monnaies d'or ni d'argent, mais il a mis en circulation quelques pièces blanchies auxquelles il a donné une valeur assez élevée. Les outils dont on se sert à la monnaie proviennent de France.
La ville Tekedempt est non seulement le dépôt particulier de Mascara, mais encore le dépôt général de l'Arabie indépendante. L'émir y entretenait constamment cinq cents chameaux et deux cents mulets affectés aux transports de la guerre. D'immenses approvisionnements y sont amoncelés; c'est là qu'aboutissent les caravanes chargées d'armes et de poudre qu'expédie le Maroc, et qu'on distribue à toutes les places de l'intérieur, suivant les besoins du moment.
A côté du fort principal est un fortin à demi ruiné; c'est là qu'ont été établis les ouvriers, envoyés par le gouvernement Français. A droite, au fond de la vallée et sur les bords d'un ruisseau, a été bâti un bel édifice qui devait leur servir d'atelier. Les travaux s'exécutent à l'aide d'une machine hydraulique. Durant mon voyage à Médéah, j'appris que la fabrication des fusils avait commencé et qu'on en livrait trois par jour à l'émir. On avait désigné, sur la demande des ouvriers, une cinquantaine d'Arabes, pour faire l'apprentissage du métier; car, à l'expiration de leur engagement nos compatriotes devaient rentrer dans leurs foyers. Abd-el-Kader les payait fort mal. Le chef de ces ouvriers, M. Guillemin, avait été assassiné; un second était mort de la fièvre; les autres ont revu la France.
Tekedempt possède une garnison de deux cents réguliers, une compagnie, de canonniers et quatre pièces de petit calibre, réparées par nos ouvriers. A trois cents pas du fort s'élèvent une multitude de cabanes en chaume et en maçonnerie. L'émir engagea les habitants à bâtir des maisons; ceux-ci ne tenant pas compte de l'invitation, il s'avisa de mettre le feu à leurs huttes, et renouvela trois fois la plaisanterie. Les arabes obéirent alors et se mirent à jouer de la truelle. Une mosquée brille au milieu de la ville. Tous les dimanches il s'y tient un grand marché; les tribus y apportent leurs récoltes; on y vend des raisins de Médéah et de Milianah à un prix excessif. De hautes montagnes enserrent Tekedempt; la Mina l'arrose de ses eaux bienfaisantes. La rivière est três-dangereuse pendant l'hiver, qui est ordinairement rigoureux dans cette contrée. L'été s'y distingue, au contraire, par des chaleurs excessives, d'où naissant des fièvres mortelles.
Les lions y sont nombreux et portent leurs ravages jusqu'aux portes de la ville. Dès que le soleil se couche, on entend rugir ces animaux qui mettent la population en émoi et enlèvent des ânes sous le fort même. Les hyènes et les panthères rôdent aussi en grand nombre aux alentours. Du reste, les jardins de Tekedempt sont charmants, et le sol de la province est fertile.
Le gouverneur, Hadji-Adb-el-Kader-Bou-Krelekra est un homme dans la force de l'âge, petit et vigoureux; ses traits sont loin d'annoncer le talent qu'il possède. Il est beau-père de Mouloud-Ben-Aratch. Son influence sur les indigènes est très-étendue; tous prennent les armes à son appel, et il n'a qu'à se montrer pour qu'on lui paie l'impôt. Abd-el-Kader lui a fait don de la maison qu'il habite. Il assiste aux conseils d'État, et jouit d'un grand crédit auprès de l'émir. Quoique sous les ordres du kalifat de Milianah, il commande en souverain dans son district, Krelekra ne va jamais à la guerre et ne quitte point son gouvernement: il est moins fanatique que les autres chefs et bon diable au fond, quoique un peu brusque.
On remarque, tout près de la ville, une montagne colossale et taillée à pic d'un côté, tandis que l'autre a la forme d'une scie; c'est l'Ouenseris: elle a donné son nom à la tribu qui l'habile. Vers le milieu de la pente, est une grande caverne d'où l'on extrait 80 pour cent de plomb et 2 pour 100 d'argent. Les Ouenseris ont le monopole de l'exploitation; ils retirent le métal en allumant de grands feux dans la caverne et en le faisant fondre; ils fabriquent beaucoup de balles avec ce plomb.
(La suite à un prochain numéro.)
Chronique musicale.
La Société des Concerts, qui a repris ses belles séances au Conservatoire, a débuté cette année par une œuvre, sinon nouvelle, du moins inconnue à Paris. C'est une symphonie de M. Mendelshon-Bartholdy, laquelle passe, en Allemagne, pour une des productions les plus remarquables de ce maître. Elle atteste, en effet, un grand savoir, un sentiment très-délicat de l'harmonie, une habileté de contre-pointiste, que peu de musiciens vivants pourraient égaler, que nul ne pourrait surpasser peut-être. Les détails ingénieux y abondent, et les fines nuances, et les piquantes dispositions d'orchestre; seulement il nous semble que la pensée première n'est pas toujours au niveau de tout ce savoir-faire, et qu'à cette œuvre si habilement travaillée l'inspiration manque quelquefois. Sans cela. M. Mendelshon devrait être placé sur le même rang que Haydn, Mozart et Beethoven, ces rois de la symphonie. M. Mendelshon occupe du moins le premier degré au-dessous d'eux, et c'est encore une place assez élevée pour satisfaire les plus ardentes ambitions.