Deux autres morceaux inconnus ont été essayés dans les deux premiers concerts. Ce sont deux chœurs de Beethoven. L'un, intitulé sur le programme le Calme de la Mer, ne répond guère à ce titre, sauf quelques détails. C'est une composition bruyante, violente, tourmentée. L'effet vocal est dur et peu harmonieux. On est tout surpris de n'y rencontrer aucune de ces grandes pensées, aucun de ces élans de passion qui sont comme le cachet du génie de Beethoven.
L'autre est, sous tous les rapports, digne de ce grand homme. C'est un chœur composé pour un drame allemand intitulé les Ruines d'Athènes. Souvent, de l'autre côté du Rhin, on intercale dans une œuvre poétique, ou même dans une pièce en prose, quelques morceaux de musique vocale ou instrumentale; on sait que les Allemands ne trouvent la musique de trop nulle part. Cela même s'est fait quelquefois en France, et notamment à l'ancien Odéon, où l'on représenta, il y a quinze ans, un ouvrage intitulé la Prise de Missolonghi, pour lequel Hérold avait composé une ouverture et des chœurs d'une beauté remarquable. Le morceau intercalé dans les Ruines d'Athènes est une marche instrumentale au milieu de laquelle le chœur intervient de la manière la plus originale et la plus imprévue. On dirait une population enivrée d'enthousiasme, qui mêle tout à coup ses acclamations à un chant de triomphe. Rien de plus neuf et de plus saisissant que la pensée première de cette composition, laquelle est exécutée d'ailleurs avec cette vigueur de main, cette largeur de développements, cette riche sobriété de détails, cette habileté souveraine, cet éclat et cette puissance qui ont élevé si haut la gloire de Beethoven.
Les autres morceaux exécutés dans ces trois premiers concerts, qu'ils soient de Beethoven, de Mozart, de Haydn ou de Weber, sont connus depuis longtemps, et nous sommes dispensés d'en parler. Mais nous devons remarquer une innovation fort inattendue qui a signalé la dernière séance. On y a exécuté le début de l'introduction du Moïse français.
Il semblait jusqu'ici que la Société des Concerts ne jugeât point Rossini digne de son attention. On avait bien vu, une fois ou deux, le nom de cet homme illustre inscrit sur son programme, mais c'était sans tirer à conséquence, et on eût dit une concession faite au talent de quelque cantatrice en renom. Il y a deux ans, par exemple, il avait été permis à madame Viardot de faire entendre le rondeau final de Cenerentola Cette faveur était accordée non au mérite de l'auteur, mais à la brillante exécution de son interprète. Aujourd'hui, c'est tout autre chose; c'est bien à Rossini lui-même que la salle de la rue Bergère vient d'ouvrir ses portes. Quoiqu'il soit vivant, et qu'il porte un nom italien, Rossini vient d'être admis enfin au rang des grands maîtres de l'art, et nous félicitons sincèrement la Société des Concerts de cet acte de justice.
Elle n'a pas eu lieu de s'en repentir: l'introduction de Moïse a produit un effet immense. Les vastes proportions de ce morceau, l'élévation des idées, la magnificence du style, l'éclat de l'instrumentation, ont fait sur l'auditoire une impression profonde. Ce succès encouragera sans doute la Société des Concerts à ne plus négliger désormais cette mine si opulente, qui est tout entière à sa disposition.
Trois exécutants se sont fait entendre dans ces trois séances. Dans la première, M. Belke, premier trombone de la musique de sa majesté prussienne. C'est un artiste d'un talent remarquable, qui engage fièrement la lutte avec son instrument rebelle, et qui réussit presque toujours à le dompter. Mais à quoi bon ces batailles sans but et ces stériles exploits? Le trombone ne paraît-il pas un peu prétentieux quand il lutte avec le galoubet, et ne ressemble-t-il pas au géant Polyphème faisant l'aimable auprès de Galathée, que ses tendres attentions mettent en fuite?
M. Dorus a prouvé pour la centième fois, ce qui est déjà connu de tout le monde, et n'est contesté par personne, savoir qu'il n'aurait point de rival sur la flûte, si M. Tulou n'existait pas.
Mademoiselle Louise Maliman a exécuté dans le troisième concert un concerto de Beethoven pour piano et orchestre. Elle a montré une netteté, une fermeté, un aplomb que l'on rencontre rarement chez les maîtres les plus expérimentés, et mademoiselle Maliman n'a pas dix-huit ans! Telle est déjà la perfection de son exécution, la rigoureuse précision de ses allures, la pureté de son goût, l'élégante simplicité de son style; tel est enfin son respect pour le texte qu'elle exécute et pour les intentions du maître qui l'a écrit, qu'on peut sans hésiter ranger son talent au nombre des plus sérieux, des plus solides de ce temps-ci.
Tel est aussi le caractère du talent de M. Charles Dancla, élève de Baillot, et également recommandable comme violoniste, ou violiniste, et comme compositeur. M. Dancla a donné dernièrement un concert où il a fait entendre plusieurs morceaux de sa composition, des études pour le violon d'une très-habile facture, une ballade vocale d'un style tort distingué, un trio pour piano, violon et violoncelle, et un fragment de quatuor. Tout cela atteste à la fois de l'imagination, du goût et beaucoup de savoir. Dans cette séance, M. Charles Dancla était assisté de mademoiselle Laure Dancla, sa sœur, et de MM. Arnaud et Léopold Dancla, ses deux frères. Charmant et touchant spectacle que celui de ces quatre jeunes artistes, enfants de la même mère, vivant ensemble, travaillant ensemble, et s'appuyant l'un sur l'autre le long de ce chemin raboteux et escarpé qui mène à la renommée!
Le second concert de M. Berlioz a eu lieu le 3 février dernier. La seconde partie était composée des quatre morceaux de la symphonie dramatique où l'auteur s'est efforcé de traiter à sa manière ce magnifique sujet de Roméo et Juliette, qui a déjà inspiré tant de poètes, de peintres et de musiciens. C'est une composition instrumentale où interviennent parfois des voix humaines, comme dans la dernière symphonie du Beethoven. Cette œuvre paraît généralement moins heureusement inspirée que la Symphonie fantastique et la symphonie d'Harold, sauf toutefois le Scherzo connu sous le nom de Scherzo de la reine Mab, lequel est l'ouvrage le plus singulier, le plus bizarre, le plus piquant, le plus fantastique et le plus curieux peut-être qu'ait jamais enfanté le cerveau d'un musicien. L'auteur y a pris pour thème la célèbre tirade de Mercurio, dans la cinquième scène du premier acte de Romeo and Juliet: La reine Mab est la sage-femme des fées; elle n'est pas plus grosse que l'agate qui orne le doigt d'un alderman; son char est une noisette creusée par un écureuil ou par un vieux ver;--ce sont là, de temps immémorial, les carrossiers des fées.--Les roues de ce char sont faites de longues pattes d'araignée;--la couverture, d'ailes de sauterelles;--les traits, des fils d'araignée les plus déliés;--son fouet et composé d'un os et d'une membrane de grillon; son cocher est un petit moucheron habillé de gris....--En cet équipage, elle vient galoper chaque nuit à travers le cerveau des amoureux, qui alors rêvent d'amour; elle se pose sur les genoux des courtisans, et ils rêvent de faveurs royales;--sur les doigts des avocats, et ils rêvent d'honoraires;--sur les lèvres des grandes dames, et elles rêvent de baisers, etc., etc.» Voilà ce que M. Berlioz a voulu traduire par des combinaisons d'intonations, de rhythme et de sonorités.--A-t-il réussi complètement? nous n'oserions l'affirmer. Devait-il raisonnablement se flatter de réussir, et la musique peut-elle revêtir d'une forme distincte et appréciable ces bizarres caprices de l'imagination, auxquels toute la précision du langage parlé ne suffit pas toujours à donner un sens? nous ne le pensons pas. Mais M. Berlioz n'en a pas moins produit une œuvre fort remarquable, pleine d'effets inattendus, de dispositions instrumentales toutes nouvelles; une œuvre, enfin, qui n'est, sous aucun rapport, celle d'un musicien ordinaire.