L'ouverture du Carnaval romain est un morceau tout neuf, ou du moins que son auteur faisait entendre pour la première fois. Ici nous n'avons rien, ou presque rien à critiquer, et nous avons beaucoup à applaudir. Mélodies simples et parfaitement distinguées, travail harmonique, combinaisons instrumentales, tout est d'un homme supérieur. Ce morceau est écrit d'un bout à l'autre avec une verve, un feu, une fougue singulière; il a électrisé l'auditoire, qui l'a redemandé tout d'une voix, et nous regrettons que les bornes de cet article ne nous permettent pas d'en donner une analyse détaillée.
Quant aux autres compositions nouvelles que M. Berlioz a fait, ce soir-là, connaître au public, n'en parlons pas... Et qu'importe à un général d'être battu dans une escarmouche, pourvu qu'il reste vainqueur en bataille rangée?
On nous annonce, du fond de la Russie, des succès bien brillants aussi et des victoires bien éclatantes. C'est madame Viardot qui est le triomphateur; l'armée moscovite suit son char avec enthousiasme, et vient de lui décerner, par souscription, une couronne d'or rehaussée de pierres précieuses. Voilà ce qu'on peut appeler, sans métaphore et sans hyperbole, d'impérissables lauriers.
Théâtres.
THÉÂTRE DE LA. PORTE-SAINT-MARTIN: Les Mystères de Paris, roman en cinq actes et onze tableaux, par MM. Eugène Sue et Dinaux, décors de MM. Devoir, Philastre et Cambon.
Enfin le voici, ce fameux drame si impatiemment attendu!--Le verrons-nous ou ne le verrons-nous pas? disait-on depuis deux mois; et puis, c'était la censure qui le taillait, le mutilait, lui portait des coups mortels. Comment fera-t-il pour marcher après de telles entailles? Pourra-t-il vivre encore? Ne sera-t-il pas réduit à l'état d'un moribond qui n'a plus que le souffle? Et cent questions de cette espèce qui témoignaient de la curiosité publique et de l'importance que les gourmets et amateurs de sensations fortes et de denrées épicées, mettaient à voir le roman de M. Eugène Sue assaisonné en drame et servi sur le théâtre. Enfin, la censure a lâché sa proie; mardi dernier, l'affiche portait bien positivement ces mots écrits en lettres majuscules: «Aujourd'hui, première représentation des Mystères de Paris».
Non, jamais événement ne causa une plus vive émotion; dès l'après-midi, le boulevard Saint-Martin était encombré d'une foule immense; une queue formidable et bruyante s'agitait aux portes du théâtre en replis tortueux; toutes les avenues étaient obstruées, et les passants, étonnés de cette affluence, s'arrêtaient sur les dalles du boulevard en formant un vaste amphithéâtre de curieux ébahis; au bureau de location, on se disputait les stalles et les loges; supposez la salle vaste comme la place du Carrousel, tout au plus aurait-elle suffi à contenir et à satisfaire les tumultueux amateurs qui se succédaient par douzaines, demandant une stalle ou une loge. On aurait coté les billets à cinquante francs, que les acheteurs n'auraient pas reculé. A voir cette multitude se ruant de tous côtés, on pouvait craindre que le théâtre ne s'écroulât sous ses violents efforts; il semblait que la représentation dût être pleine de trouble et de cris; il n'en a rien été; sauf le flux et le reflux inévitable dans une telle circonstance, je veux dire la bourrasque des applaudissements luttant contre tes sifflets, cette soirée, ou plutôt cette nuit (le drame a fini à une heure du matin), s'est accomplie très-honorablement, sans hurlements et sans blessures; à vrai dire, le public était, en général, ganté et verni, et les plus jolies femmes, les plus brillantes toilettes donnaient au théâtre Saint-Martin un éclat d'élégance et de coquetterie auquel il n'est pas tous les jours accoutumé.
Mais silence! ouvrons les yeux, prêtons l'oreille, la toile se lève.--Nous voici dans la rue aux Fèves, rue sombre et tortueuse, lugubrement éclairée par des réverbères au reflet sinistre et blafard; à droite, le fameux cabaret du Lapin-Blanc, lieu d'asile fréquenté par tous les bandits de la cité; cette décoration est d'un effet original et saisissant; on la doit au pinceau de Devoir; ce n'est pas le seul éloge que nous aurons à faire de cet habile artiste.
Dans cette terrible rue aux Fèves, nous retrouvons déjà tous les principaux personnages du roman; le prince Rodolphe protégeant Fleur-de-Marie, la pâle Fleur-de-Marie aux mains féroces de la Chouette et du Maître-d'École; le Maître-d'École, Jacques Ferrand. Rigolette et le Chourineur.--Jacques Ferrand médite ses assassinats et ses ténébreux complots; ce n'est plus à Cécily qu'il en veut, mais à Fleur-de-Marie; il la couve des yeux, il la convoite, il faut à tout prix qu'il assouvisse cet amour forcené; oui, l'or et Fleur-de-Marie, voilà tes deux passions de Jacques Ferrand. Le Maître-d'École est l'instrument de Jacques Ferrand dans ces infâmes entreprises; il est également prêt pour le rapt, pour le vol et pour le meurtre; il vient de frapper le malheureux client de Jacques Ferrand, et voici qu'il se retourne contre Fleur-de-Marie et l'accable de menaces et de violences; mais le prince Rodolphe et le Chourineur veillent sur l'infortunée; la Goualetise se réfugie sous la protection du prince, tandis que le Chourineur, armé de ses deux poings et de son bras de fer, tient le Maître-d'École en respect; pour cette fois, Fleur-de-Marie échappe aux griffes de la bête féroce.
En sortant de la rue aux Fèves, nous entrons dans la maison Pipelet. Je vous présente la tendre madame Pipelet et son gros chéri M. Pipelet, portier et savetier tout à la fois, l'infortuné Pipelet, victime de l'infâme Cabrion. Cabrion est son cauchemar; il le poursuit, il lui tire le nez, il lui enlève sa perruque, il joue avec lui des scènes de Méphistophélès et le magnétise. Plaignez Pipelet!--Mais ce n'est pas tout que de rire; Cabrion, Rigolette et Pipelet ne sont pas toujours là. L'orchestre joue un air farouche et lamentable: c'est Jacques Ferrand, c'est le Maître-d'École qui reviennent; le Maître-d'École menaçant toujours Fleur-de-Marie, et Jacques Ferrand prenant la pauvre fille à son service, véritable vautour planant sur sa proie et n'attendant que le moment de tomber sur elle et de la dévorer. Plus loin je reconnais l'honnête Germain et le malheureux Morel, l'ouvrier lapidaire; Germain, l'ami de Rigolette; Morel, pâle, triste, succombant sous le faix du travail et de la misère. Qui sauvera Morel? qui donnera du pain à la vieille mère, privée de la raison, à ses enfants amaigris, à sa femme minée par la maladie? Hélas! pour surcroît d'infortune, un bandit vient de voter au lapidaire un diamant de trois mille francs qu'un joaillier lui avait remis pour le tailler. C'en est fait de Morel; s'il ne meurt pas du faim, il mourra de désespoir. A qui s'adressera le pauvre diable? A Jacques Ferrand, qui passe pour un si honnête homme.