--Comment pourrais-je chercher d'autres émotions lorsque j'ai le bonheur d'être près de vous? Tous les trésors du monde ne valent pas un de vos sourires, divine Juana; si j'avais les galions d'Espagne en mon pouvoir, je les donnerais pour un de vos regards.
--Il fut un temps, répondit Juanita en faisant allusion à une conversation précédente, il fut un temps où les cavaliers ne se bornaient pas à parler de galions dans les bals; ils savaient leur courir sus en pleine mer.
--Si, pour vous plaire, il suffit d'être forban, j'y perdrai mon nom ou je le serai avant huit jours,» répliqua don Graviel en retroussant sa moustache.
Juana repart il d'un petit éclat de rire;
«Caramba! dit-elle, pour la rareté du fait, je vous mettrais volontiers au défi, monsieur le matamore.
--Et je l'accepterais, aussi vrai que vous êtes la reine du bal et la plus digne d'être adorée.
--Prenez garde qu'on vous entende, interrompit Juana en baissant la voix; on croirait que je vous autorise à tant d'audace.
--Ne craignez rien, âme de ma vie, reprit don Graviel avec chaleur; on me prendrait pour un fou d'oser parler ainsi à la fille du marquis de las Ermaduras, et l'on ne se tromperait pas; je suis fou d'amour, fou à lier! Je ne pense qu'à vous, je ne vis que de l'espérance de vous voir. La nuit, à bord de la frégate, c'est à vous que j'adresse toutes mes pensées, tous mes vieux, tous mes soupirs. J'ai fait en votre honneur plus de cinquante sonnets que je ne vous offrirai pas, car ils ne valent rien; mais j'ai fait aussi une petite romance que vous me permettrez de vous apporter, n'est-il pas vrai, Juanita?
--Savez-vous, seigneur cavalier, murmura la jeune fille effrayée, savez-vous que si mon père vous entendait, votre vie même serait en péril?
--Et savez-vous, répliqua don Graviel, que lorsqu'on a résolu de se faire forban, on se rit des colères de tous les gouverneurs du monde, fussent-ils dix fois grands d'Espagne, et vingt fois plus sévères que son excellence don Barzon?