Quand il a effectué sa razzia, le braconnier retourne tranquillement chez lui pour recommencer le lendemain sur un autre point. Au lever du jour, le garde du bois, en faisant sa tournée, trouve dans les herbes des bourres de fusil, des poils, du sang, et sur le sol des traces de pas empreints sur la rosée. Il surveille, il guette, il rôde pendant quelques jours, mais il ne peut rien voir, rien entendre. Le braconnier, plus fin ou mieux instruit, s'est transporte les nuits suivantes sur un autre point du canton, où il continue tranquillement ses exploits peu trop bruyants de l'affût, il change d'occupation et va chercher ses poches et son furet, petit animal du genre belette, et qui est trop connu pour que nous en fassions la description. C'est la sangsue du lapin. Comme les terriers n'ont point de secret pour notre industriel sans patente, il se dirige aussitôt vers celui qui est le plus fourni, celui qui contient la plus nombreuse portée; il en bouche, avec des mottes de gazon, toutes les ouvertures, excepté une ou deux qu'il ferme hermétiquement avec ses poches, après avoir toutefois lancé son furet dans les galeries souterraines. Le lapin, pour éviter les poursuites de son ennemi, cherche une issue par une des ouvertures du terrier, mais il les trouve toutes fermées, toutes, excepté celles qui sont garnies de poches ou de filets.
Traqué par le furet, il n'a d'autre ressource que de s'y précipiter et de tomber ainsi au pouvoir d'un ennemi non moins impitoyable que celui auquel il vient d'échapper.
Chasse au furet et au filet.
Quelquefois cependant, après une longue attente, le braconnier ne voit rien venir; la poche reste béante, le filet vide. Bien plus, il a beau prêter l'oreille, il n'entend aucun bruit souterrain. Que s'est-il alors passé? Le furet, infidèle à sa mission, s'est fait braconnier à son tour et s'est amusé à chasser pour son compte; il a piqué le lapin, a sucé son sang et ensuite s'est endormi sur sa victime. Il est alors assez rare qu'il en revienne; ou il est étouffé, ou il est perdu. La chasse au lièvre, si elle demande un peu plus d'attention, n'est pas plus difficile. Un braconnier expérimenté doit connaître non-seulement le nombre des lièvres qui peuvent exister sur un canton, mais encore le gîte et la tournée de chacun; il sait qu'à tel endroit, à tel moment, il en est passé un, et qu'il repassera un peu plus tard. C'est à ces places désignées d'avance qu'il a soin de tendre ses collets: un collet est une espèce de collier en laiton ou en fil de fer, que souvent, pour mieux dépister et les lièvres et ceux qui les protègent, on dissimule en tournant autour une tresse d'herbes; ce collet est attaché à un ou deux petits morceaux de bois fichés en terre, de manière à rencontrer la tête du lièvre, qui vient s'y enfoncer et s'y étrangler; si par hasard il court un peu trop fort à ce moment, ce n'est pas par le cou qu'il se prend, mais par les pattes, qu'il se casse ou se tord presque toujours dans les efforts qu'il fait pour se dégager; quelquefois cependant il y parvient, mais le plus souvent il ne sort de ses liens que pour passer dans la gibecière du braconnier.
Presque toutes ces chasses se pratiquent isolément; il en est d'autres, comme celle des perdrix, qui demandent le secours de l'association; quant à celles-ci, elles ont, outre l'attrait, commun du reste à toutes les autres, du fruit défendu, l'avantage de ne pouvoir se faire avec succès qu'avant l'ouverture légale de la chasse. Plusieurs braconniers, parfaitement instruits de l'existence de toutes les compagnies qui peuvent se trouver sur un territoire, du lieu où elles remisent d'habitude, du nombre de têtes qui les composent, se mettent en campagne la nuit, munis d'énormes filets ou panneaux que, dans leur langue, ils ont insolemment nommés le drap mortuaire; ils se placent d'abord contre le vent, et dans l'endroit qui leur semble le plus propice; ils tendent leurs filets à l'aide de longues perches, à l'une desquelles est attachée une corde tenue par un des chasseurs. Cette opération terminée, les rabatteurs tournent la compagnie et la font lever. Ordinairement, les malheureuses bêtes, ainsi troublées, effarouchées, effrayées par le bruit qu'elles entendent derrière elles, n'ont d'autre ressource que de fuir du côté opposé au bruit; elles vont alors se précipiter dans les panneaux; tout aussitôt le braconnier aux aguets tire la corde qui entraîne les perches oui soutenaient les filets; le drap mortuaire tombe et ensevelit sous ses replis une compagnie tout entière de perdrix qu'on n'a plus qu'à ramasser avec la main.
Le drap mortuaire.
Quand une compagnie est détruite, on passe à une autre, et on enlève ainsi tout le gibier que peut contenir un canton. Il n'est pas rare de voir plusieurs centaines de perdrix être le fruit ou le butin d'une seule de ces expéditions nocturnes.
Quelquefois on varie ses plaisirs, et pour être plus sûr du succès, pour endormir au besoin la vigilance des perdrix, tromper cet instinct de la conservation qui est naturel à tous les animaux, les braconniers ont avec eux une chanterelle ou perdrix qui rappelle, et sert ainsi, soit à attirer les perdrix, soit à les réunir de nouveau, lorsque quelque coup manqué les a dispersées.