--Et combien?
--Peu de chose.
«Dix mille livres le flacon, pour ne point vous faire marchander.--Ah! c'est pour rien, en vérité, et je vous devrai la vie.»
La consultation de la marquise, est bien plus importante encore. «Monsieur le comte, ne pourriez-vous me rendre mes beaux jours d'autrefois, l'éclat dont brillaient jadis les roses qui s'épanouissaient sur mon visage, et le timbre argentin de ma voix, qui chevrote si misérablement aujourd'hui?--Oui, madame.--Oh! donnez, donnez, et toute ma fortune...--Doucement! il faut du temps pour composer ce breuvage; il se fait avec le suc de plantes qu'on ne peut cueillir que sur les plus hautes montagnes du globe. Un de mes amis en a consommé, il y a quelques jours, le dernier flacon; il n'en a rien laissé. Ah! si fait! il en reste deux ou trois gouttes.--Ah! donnez-les-moi, monsieur le comte!-Hélas! madame la marquise, il y a à peine dix minutes de jeunesse au fond de cette petite bouteille.--Eh bien! ce seront dix minutes pendant lesquelles j'oublierai mon chagrin.--Au fait, dit tout bas Cagliostro en regardant autour de lui, il n'y a pas de glaces dans ce salon, et quant à ce miroir, je puis m'en défaire.» Il jette le miroir par la fenêtre, et donne le précieux flacon.
La marquise boit, puis cherche partout son miroir, mais en vain. Quel désespoir! Être jeune, et ne pouvoir pas jouir de sa jeunesse, même par la vue! ne pouvoir pas s'assurer de sa métamorphose! L'idée ne lui vient pas, à cette pauvre marquise, qui n'a pas de glaces dans son salon, d'aller consulter au moins sa toilette dans sa chambre à coucher, ou de s'assurer avec ses deux mains si sa taille est redevenue fine et svelte comme autrefois; elle ne sait que crier à tue-tête: «Mon miroir! où est donc mon miroir?» Quand soudain le marquis de Caracoli se présente, s'incline devant elle, et dit d'un air étonné: «Quelle est donc cette jeune fille?» Ah! pauvre marquise! quelle vieille, ne fut-elle qu'une petite bourgeoise, ne se pâmerait d'aise en entendant faire une pareille question?
Ce Caracoli, vous l'avez, deviné sans doute, clairvoyant lecteur, n'est autre qu'un adroit compère, introduit dans la maison par Cagliostro, pour l'aider à ses tours de passe-passe. Il a fort bien débuté, en tombant de voiture tout exprès pour se faire guérir des suites de ce terrible accident. «Ah! monsieur le comte, s'écrie la vieille, un flacon de votre eau de Jouvence, et je n'aurai rien à vous refuser. Vous n'aurez, qu'à dire.--Madame, dit l'élève d'Althotas, vous savez que ce n'est jamais l'intérêt qui me guide. Il n'y a qu'une récompense à laquelle j'aspire; c'est la main de votre charmante nièce.»
La charmante nièce a un million de dot.
Malheureusement, elle est peu disposée à jouer ce rôle de lettre de change, car elle aime de tout son cœur son cousin le chevalier de Saint-Luc, qui le lui rend de son mieux. Mais Cagliostro a des moyens à lui pour vaincre toutes les difficultés, comme il a des remèdes pour guérir toutes les maladies.
Le compère Caracoli, très-subtil espion, je vous le jure, a surpris une conversation fort intéressante entre le chevalier et une jeune étrangère qui est venue lui rappeler d'anciennes amours et d'anciens serments. L'étrangère est justement cette Corilla dont je vous ai déjà parlé, et vous comprenez, maintenant, pourquoi le prince a toujours perdu auprès d'elle son temps et son... bavarois. Caracoli va chez elle, lui apprend la trahison du chevalier, et l'amène en secret dans un cabinet voisin du laboratoire de son maître. Là elle acquerra des preuves palpables de l'infidélité de son muant. Bientôt, en effet, le prince, la marquise, et sa nièce Cécile, arrivent dans ce laboratoire. Cagliostro débute par faire de l'or en leur présence. C'est une des merveilles dont ils sont le plus curieux.--«Je donnerais mille louis, dit la marquise, pour voir faire devant moi un grain d'or.»--A ce prix-là, on comprend que l'opération ne serait pas difficile; et, de fait il n'en coûte pas tant à Cagliostro. Il lui suffit de glisser adroitement dans le creuset embrasé le lorgnon du compère Caracoli, lequel est cruellement mystifié par ce tour de physique amusante. Le pauvre homme tenait beaucoup à son lorgnon. Il faut vous dire que ce Caracoli, si spirituel et si fin au premier acte, n'est plus, au deuxième, qu'un sot et qu'un poltron. Si cette métamorphose était l'ouvrage de Cagliostro, ce serait la preuve la plus incontestable qu'il pût donner de son savoir-faire.
Le grand œuvre accompli, Cagliostro parle mariage, et la marquise se montre fort bien disposée en sa faveur, mais non le chevalier, et encore moins Cécile, qui déclare aimer passionnément son cousin.--«Bah! dit Cagliostro, vous ne l'aimerez longtemps; passez, seulement cinq minutes toute seule dans ce cabinet.» Cécile y entre; elle y trouve Corilla, et reparaît bientôt pâle et agitée.--«Mon cousin, tout est fini entre nous!... Monsieur, voici ma main.»