«Il était une heure quand j'arrivai à l'Ermitage. Je m'attendais à rencontrer là quelqu'un de ces vénérables religieux qui inspirent à la fois l'admiration et le respect. Je fus bien désappointé. L'ermite du Vésuve est tout bonnement un cabaretier qui a pris à ferme l'Ermitage, et vend fort cher de très-mauvais vin. Il n'a d'un ermite que la robe de bure, le capuchon et un gros trousseau de clefs, auxquelles il manque des serrures à ouvrir.

«A partir de l'Ermitage, le chemin cesse bientôt d'être praticable pour nos montures. Nous nous trouvons au milieu d'une nature aride, désolée, morte, sans trace aucune de végétation. Le sol, bouleversé affreusement, est partout hérissé de masses volcaniques d'un gris plombé, miroitantes, jetées pêle-mêle les unes à côté des autres, et unies entre elles par un ciment de lave. Il nous faut marcher sur les aspérités des roches, et souvent sauter par-dessus de larges crevasses. A notre gauche est le cratère à demi écroulé de l'ancien volcan, aujourd'hui éteint et appelé Monte di summa, le même qui a enseveli Pompéi, Herculanum et Stabia (1). Sur la droite, l'épaisse coulée de lave de la dernière éruption, celle de 1839. En face de nous, le cône de cendre qui nous reste à gravir.

Note 1: L'an 79 de notre ère. Parti du cap Visene pour aller étudier de plus près le phénomène de l'éruption, Pline fut étouffé à Herculanum sous les cendres vomies par le volcan. Voir l'admirable lettre de Pline le jeune à Tacite, dans laquelle il raconte la mort de son oncle, et les détails de la catastrophe.

«Mon thermomètre indique 19 degrés. On aperçoit de distance en distance des fumaroles, et on commence à entendre les détonations du volcan.

«Notre marche devient de plus en plus pénible. La cendre superposée par couches molles et fines constitue un plancher mouvant qui s'affaisse sous les pas, et dans lequel on peut craindre à chaque instant de rester embourbé. Nous enfoncions quelquefois jusqu'au-dessus du genou. A mesure qu'on s'approche de la cime du cône, cette cendre s'échauffe et fume. J'ai vu le thermomètre, que j'y plongeais, s'élever jusqu'à 55 degrés.

«Enfin, nous voici au sommet du volcan, dont la hauteur totale est de 1,207 mètres. Il est trois heures. Mon œil plonge dans le cratère. Quel imposant spectacle!

«Représentez-vous un large gouffre, profond de plus de cent pieds, irrégulièrement circulaire, d'où s'échappe un nuage de fumée suffocante et roussâtre. Enveloppé de ténèbres, il s'illumine par intervalle de jets de lumière, accompagnés d'explosions, qui sont immédiatement suivies d'une chute de pierres sur des surfaces retentissantes. On dirait souvent d'un bouquet d'artifices. Ainsi, au fond de l'abîme, l'éclair a brillé; une fusée s'élance, s'irradie à une certaine hauteur, retombe verticalement, et ruisselle en filons étincelants sur les facettes sonores d'une pyramide. La base de cette pyramide repose au milieu d'une nappe de feu semée de fissures en zigzag, qui reflètent inégalement la lueur de l'incendie. Cependant le sol que nous foulons est brûlant. Dans certains endroits, la chaleur est si forte qu'elle pénétré la chaussure, l'attaque, et oblige de changer de place fréquemment.

«Ce gouffre, ces vapeurs, l'horreur des ténèbres, ces conflagrations constituent un panorama dont aucune expression ne pourrait traduire la terrible harmonie. Aussi le premier sentiment que j'éprouvai fut-il un sentiment de stupeur mêlée de crainte. J'osais à peine circuler autour du cratère; je sentais la poussière crépiter sous mes pas, et il me fallait prendre garde aux inégalités du terrain.

«Le jour paraît. Il éclaire peu à peu l'intérieur du volcan; les objets se dessinent; les scènes de la nuit s'expliquent et diminuent le prestige.

«Le cratère a la forme d'un immense entonnoir, dont l'orifice évasé couronne la crête de la montagne, et se continue insensiblement avec les parois de l'infundibulum. Des parois aboutissent à un étroite enceinte, qu'elles circonscrivent.