Toute fille des champs qui veut entrer en service, et qui cherche une condition, n'a qu'à se présenter à la foire de Greenwich ainsi accommodée. C'est là que se rendent, de toutes les contrées voisines, les fermiers qui cherchent des servantes. De chaque côté on est sûr d'y trouver son affaire, et l'on n'y a que l'embarras du choix.

Lady Henriette, donc, ira se mettre incognito au service de quelque manant du pays: elle fera son lit, balaiera sa chambre, écumera son pot. Ce divertissement lui paraît délicieux.--Que vous en semble?

Elle échoit à un fermier du pays de Galles appelé Lyonnel. Lyonnel est jeune et fort joli garçon; il a l'imagination vive et le coeur tendre. Pauvre Lyonnel! il ne tarde guère à devenir le jouet de sa nouvelle acquisition, et le valet de sa servante. Lady Henriette, toujours grande dame, en dépit de son déguisement, abuse cruellement de ses avantages, et traite le fermier à peu près aussi mal que sir Crackfort; puis tout à coup elle s'échappe par une fenêtre, monte en voiture et s'enfuit au galop, laissant Lyonnel fou d'amour et de désespoir.

Tout amoureux qui a perdu sa maîtresse doit immédiatement s'engager: c'est la règle à l'Opéra, et Lyonnel n'a garde d'y manquer. Le voilà à Windsor, habillé de rouge, coiffé d'un chapeau à plumet et armé d'un fusil; il est soldat dans le régiment des gardes de la reine.

Vraie souveraine constitutionnelle, la reine ne gouverne pas, et s'amuse de son mieux. Mais lady Henriette s'ennuie de plus belle. Sir Tristan la suit partout et ne perd pas un occasion de recommencer l'éternel aveu de son amour. Ces la seule ressource qui reste à l'infortunée. Les tendres protestations du courtisan ont pour résultat certain de l'endormir immédiatement; il ne manque jamais son effet; mais, après l'avoir produit, il s'éloigne, et en cela je crois qu'il a tort. Un plus avisé resterait. A peine il a disparu que Lyonnel arrive. «Ciel!... grand Dieu!... est-ce bien elle? Est-ce vous?... Est-ce toi?...» Milady s'éveille: «Que me voulez-vous, non cher? Vous extravaguez, sans doute. Je ne comprends rien, je vous le jure, ni à vos hochements de tête, ni à vos roulements d'yeux, ni à vos gestes frénétiques, ni à vos discours dépourvus de sens.» Et milady s'éloigne d'un air superbe. Mais il y a un dieu pour les amants.

Par l'opération de ce dieu, le cheval de la reine s'emporte, et voilà sa très-gracieuse majesté errant à travers champs, au gré de cette bête furieuse, et exposée à une foule d'accidents désagréables, sur lesquels mon imagination n'ose s'arrêter, tant est grand mon respect pour le principe monarchique. Qui sauvera sa très-gracieuse majesté? Lyonnel s'élance et se dévoue, et bientôt on le voit ramener la reine à demi pâmée, qu'il soutient dans ses bras. Heureux Lyonnel! la reine, reconnaissante, le fait officier.

Bientôt son nouveau grade l'introduit au château royal.

Il y a spectacle à la cour, et ballet mythologique. Sir Tristan Crackfort y représente le puissant Jupiter, et la reine d'Angleterre l'auguste Junon. Tous deux descendant de leur gloire, et viennent danser un menuet avec Mars, Apollon, Cybèle, etc. Vénus paraît à son tour, poursuivie par un berger. Elle résiste à l'audacieux, elle fuit en se jouant, et, dans sa fuite, elle décrit les figures les plus gracieuses, elle prend mille poses pleines de volupté, elle charme les dieux, elle enivre les humains, et surtout Lyonnel, qui reconnaît dans la déesse son inconnue mystérieuse, Hors de lui, il s'avance, il tombe aux pieds de Vénus... Jugez du trouble et de la stupeur générale! Le ballet s'interrompt; le ciel et la terre se, rapprochent, les mortels et les dieux errent pêle-mêle; l'imprudent trouble-fête est entraîné hors de la salle, et Vénus s'évanouit.

On mène Lyonnel en prison; mais il s'échappe, s'enfuit au hasard au travers du palais, et arrive enfin dans l'appartement de lady Henriette, qui n'est pas encore tout à fait remise de l'émotion que lui a causée son étrange aventure. «Grâce, madame! un mot de vous suffit pour me sauver: dites ce mot...» Ah bien oui! La comtesse, irritée, le repousse et lui ordonne de sortir. Il insiste, elle appelle, et livre le malheureux aux soldats qui le poursuivent. Les dames d'honneur ont-elles donc le coeur si dur? Lyonnel succombe à ce dernier coup, ses idées se troublent, ses yeux deviennent fixes, il fait des gestes bizarres, il rit, il pleure: le voilà fou! On le mène à Bedlam.

Là il trouve nombreuse compagnie et des fous de toute espèce, un mélomane, un dansomane, une femme qui se croit reine, un homme qui se croit le Destin, etc., etc. Tous se mêlent bientôt et exécutent un ballet curieux et bizarre. Puis le tambour bat: c'est la reine Anne qui vient visiter Bedlam; lady Henriette l'accompagne. Elle voit Lyonnel et comprend enfin tout le mal qu'elle a fait. «N'y a-t-il donc aucun moven de le réparer?