M. A. de Gérando se pose d'abord cette question: les Hongrois sont-ils Finnois? Puis il passe successivement en revue les traditions hongroises, les relations des historiens nationaux et celles des historiens étrangers; il établit ensuite un parallèle entre les Huns, les Avars et les Hongrois. Enfin il montre la marche suivie par les Hongrois, et le résumé général de cette dissertation se termine ainsi: «Nous nous sommes donc convaincu que la nation hunnique se rattache à ce groupe nombreux de peuples nomades que les historiens orientaux appellent indistinctement Turcs, c'est-à-dire émigrants, et qui errèrent longtemps dans l'Asie centrale; peuples qui furent refoulés par la race mongolique, se jetèrent en partie sur l'Europe, en partie sur l'Asie occidentale, et dont les plus fameux sont aujourd'hui les Afghans, les Persans, les Tcherkesses et les Ottomans.»

Dans le préambule, M. V. de Gérando s'est attaché à faire ressortir l'importance politique que l'on peut donner à une question en apparence purement spéculative. S'il était prouvé, en effet, comme l'affirme Schluzer, que les Hongrois sont ou Finnois ou Slaves, les empereurs de Russie pourraient, dans un avenir qui peut-être n'est pas éloigné, élever des prétentions sur le royaume de Hongrie, ou au moins le comprendre entre les pays sur lesquels, comme chefs de la grande famille slave, et de la grande famille finnoise, ils ont l'ambition d'exercer leur influence.

Wilhelm Meister de Goethe, traduction complète et nouvelle; par madame la baronne A. de Carlowitz.--Paris, 1843. Charpentier. 2 vol. in-18. 3 fr. 50 c. le volume.

Poésies de Goethe, traduites par Henri Blaze, avec une Introduction du traducteur.--Paris, 1843. Charpentier. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 c.

Mémoires de Benvenuto Cellini, orfèvre et sculpteur florentin, écrits par lui-même et traduits par Léopold Laclanche, traducteur de Vasari.--Paris 1844. Jules Lafitte. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 c.

Deux de ces ouvrages datent de l'année dernière; mais le Bulletin bibliographique de l'Illustration de 1843 a oublié de leur accorder la mention honorable dont ils sont dignes. C'est une dette qu'il lui tardait d'acquitter. Le troisième n'a pas le droit de se plaindre d'un trop long retard, car il existe depuis deux mois à peine.

De Goethe, de son roman et de ses poésies, de Benvenuto Cellini et de ses Mémoires, nous n'avons pas à nous en occuper ici; parlons seulement des traducteurs, ou plutôt des traductions.

Madame la baronne A. de Carlowitz est déjà connue dans le monde littéraire par sa traduction de la Messiade de Klopstock, qui lui avait valu un prix de l'Académie française. Si madame la baronne A. de Carlowitz avait envoyé au concours l'ouvrage que nous avons sous les yeux, aurait-elle obtenu la même récompense? Nous en doutons. Bien qu'il ait écrit Wilhelm Meister en prose, Goethe méritait plus d'égards de la part de son traducteur. C'est un de ces hommes de génie dont un peut ne pas aimer le caractère et ne pas admirer le talent, mais dont on doit respecter religieusement les ouvrages. Or, madame la baronne de Carlowitz se permet trop souvent d'altérer la pensée ou de corriger le style du grand poète allemand. De pareilles prétentions ne sont que ridicules. Du reste, si nous oublions cette déplorable manie, nous n'avons que des éloges à donner à madame la baronne de Carlowitz. Lorsqu'on ne la compare pas au texte original, sa traduction, suffisamment élégante et correcte, se fait lire avec plaisir. En outre, elle a l'avantage d'être la plus complète qui existe. La deuxième partie de Wilhelm Meister, les Années de voyage, formant le deuxième volume, n'avait jamais de traduite en français.

Les Poésies de Goethe sont également traduites pour la première fois en français. Leur traducteur est M. Henri Blaze (sur la couverture), qui devient dans le titre de l'ouvrage le baron Henri Blaze, et dans la dédicace le baron Blaze de Bury. Elles se composent de lieds, de ballades, d'odes, d'élégies, d'épîtres, de poésies diverses, du premier chant de l'Achilléide, de Prométhée, de la cantate intitulée la Première Nuit de Walpurgis, et du Divan oriental-occidental. M. le baron Henri Blaze termine ainsi l'introduction qu'il a mise en tête de sa traduction: «Nous venons de le voir, la lyre de Goethe a toutes les cordes: l'antiquité, le moyen âge, l'ère moderne, tout lui est bon; de chaque sujet, de chaque genre et de chaque forme, il ne veut que le miel... Après cela, nous reconnaissons aussi bien que personne les inconvénients de cette universalité dans la création; le dilettantisme se donne trop souvent carrière aux dépens du sentiment, et l'alliage de convention remplace l'or de bon aloi. Puis, à force d'avoir excellé ainsi dans tous les genres, on finit par ne plus pouvoir être classé dans aucun. Ainsi Goethe n'est ni un poète épique, dramatique ou didactique, il est tout cela; mieux encore, il est poète dans le sens absolu au mot.»

M. le baron Henri Blaze n'appartient pas à cette école de traducteurs dans laquelle madame la baronne A. de Carlowitz s'est si maladroitement rangée. Ce n'est pas lui qui, comme Rivarol, rendrait ce vers si beau et si connu de la Divine Comédie: