Seul, le vénérable vétéran de la calligraphie ne met plus la main à la plume; sa plume, lentement, méthodiquement taillée dans les longs loisirs de la solitude, reste accrochée derrière sa grande oreille jaune, dans l'attitude d'un repos humiliant, c'est à peine si elle se dérange quelquefois, aux heures du marché, de cette position oisive pour tracer quelques chiffres menteurs sur le livre des dépenses de la cuisinière infidèle; pour écrire, par exemple;--Petit pain d'un sou pour madame; deux sous. Triste rôle, d'un triste produit pour la bourse du pauvre écrivain, et qui n'est pas sans remords pour son humble conscience, ni sans amertume pour sa dignité d'homme de lettres! Si les choses continuent ainsi pour lui, et cela n'est pas douteux, un avenir terrible se prépare pour ce malheureux industriel; faute d'occasions pour exercer sa main et sa plume, l'écrivain public finira par ne plus savoir écrire.
Aux abords du marché, vous rencontrerez encore deux variétés assez originales du genre qui nous occupe: nous voulons parler du marchand de crimes et du formidable destructeur des habitants de Montfaucon, le marchand de mort aux rats.
Le marchand de crimes et d'accidents débite au prix fixe d'un sou la relation de tous les événements tragiques que rapportent chaque matin les journaux judiciaires; les assassinats, les empoisonnements, les suicides, les exécutions capitales, les grands procès de la cour d'assises, sont annoncés à grands cris par cet oiseau de malheur Dans les occasions les plus marquantes, quand la catastrophe en vaut la peine, quand le procès offre un intérêt puissant, la relation imprimée ou, pour la nommer de son nom technique le canard est illustré d'une gravure sur bois représentant la principale scène du récit, ou bien les portraits véritables des criminels. Nous nous rappelons, à ce sujet, un fait qui peut donner une juste idée de l'authenticité de ces ressemblances. Lors du procès des soixante-dix-neuf voleurs, jugé il y a quelques années par la cour d'assises de Paris, les marchands de crimes vendirent dans les rues de la capitale un résumé de l'acte d'accusation et de l'arrêt rendu contre les coupables. Ce canard était orné des portraits des cinq principaux accusés; au premier coup d'œil que nous jetâmes sur ces grossières gravures, nous fûmes d'abord étonné du trouver à ces profonds scélérats les figures les plus honnêtes et les plus recommandables; le système de Lavater était complètement démenti: mais, en examinant avec plus d'attention ces portraits véridiques, nous reconnûmes, avec une stupéfaction extrême, que le chef de la bande et les quatre forcenés ses complices n'étaient autres que MM. de Chateaubriand, Béranger, Berryer, de Lamartine et Lafayette.
Lecteurs de l'Illustration, méfiez-vous des illustrations du canard!
Le marchand de crimes se purifie parfois de sa sinistre spécialité en criant le bulletin d'une victoire, d'un beau fait d'armes de nos soldats d'Afrique, tel que la défense héroïque des cent vingt braves de Mazagran; mais, par les mœurs pacifiques du système qui nous régit, le marchand de crimes ne trouve pas souvent de ces belles occasions-là. Les bulletins de victoire sont rares, en revanche les crimes sont nombreux!
Le marchand de mort aux rats crie moins fort, mais s'aperçoit de plus loin que son confrère ou industrie. A l'instar de la marchande de lacets, il porte devant lui, comme un drapeau, une très-longue perche au haut de laquelle pendent les dépouilles mortelles de ses tristes victimes. Les chats le regardent passer d'un air de convoitise. N'allez pas croire pourtant que ce concurrent de la race féline n'ait d'autres moyens de destruction contre ses ennemis les rats que le supplice de la pendaison: ceci est tout simplement un supplice posthume, et cette suite de gibet qu'il promène ainsi dans les rues n'est autre chose que son enseigne: le brave homme n'use pas non plus du poison, arme lâche et dangereuse, plus dangereuse que les rats eux-mêmes! Le procédé destructeur du tueur du rats est tout classiquement la souricière, le piège à ressort strangulant, ou bien le piège à bascule, qui tombe derrière le prisonnier sans lui ôter la vie, mais qui le retient dans les horreurs de la captivité et dans la terrible incertitude de sa destinée prochaine.
Le marchand de mort aux rats est lui-même aujourd'hui dans une perplexité fort grande. Son industrie est aujourd'hui menacée par deux concurrents redoutables. Il a appris qu'une société en commandite pour la destruction de tous les rats du royaume venait de se former à Paris, avec un capital social de 300,000 francs. Si cette compagnie remplit son but, si elle détruit tous les rats de France, et qu'un cordon sanitaire formé d'une armée de chats défende les frontières contre une invasion de rats étrangers, que deviendra le pauvre marchand avec ses souricières? Les vendra-t-il pour prendre des alouettes ou des hannetons? Son avenir l'inquiète beaucoup.
Mais ce n'est pas tout; il a entendu parler aussi du fameux chien anglais Billy, qui étrangle cent rats en dix minutes quarante trois secondes. On lui a dit que Billy comptait faire des élèves et avait promis d'en envoyer quelques-uns sur le continent, en signe d'entente cordiale. Depuis qu'on lui a parlé de cela, le pauvre homme entend japper Billy dans tous ses rêves. Il est fort triste.
Une autre industrie menacée par les progrès du siècle, c'est celle du savetier. Ce n'est pas que les chaussures plus ou moins perfectionnées, plus ou moins pédophiles qu'on fabrique aujourd'hui soient de meilleure qualité que celles d'autrefois, au contraire: mais elles coûtent moins cher, et l'ouvrier quelque peu élégant, la grisette toujours un peu coquette, aiment mieux remplacer une botte usée, un brodequin éculé que de les confier aux disgracieuses réparations du savetier du coin. Après tout, le savetier est philosophe, il prend son mal en patience, il se drape en Romain dans son tablier de cuir. Blotti dans sa baraque avec sa pie bavarde et ses vieilles tiges de bottes, il charme ses loisirs par la lecture des journaux; il commente les débats la chambre, il critique tel orateur du centre, approuve les interruptions de l'extrême gauche, réforme le ministère et prédit la chute prochaine du gouvernement. La vieille commère du quartier, en descendant le matin de son sixième étage pour venir acheter ses provisions de lait, de chicorée et de marron, s'informe auprès de lui des nouvelles du jour et se permet parfois de vouloir calmer ses opinions par trop avancées. Il tolère la discussion, parce qu'elle lui fournit l'occasion d'exercer son talent oratoire et d'étaler sa science politique. Aussi la commère, malgré ses idées modérées, est-elle de ses amies. Mais il n'en est pas de même du gamin et de l'apprenti du voisinage; ce sont ses ennemis, ses bêtes noires, et il est juste, de convenir que ces malins petits diables ne volent pas la profonde antipathie que leur voue le savetier. Il n'est sorte de niche, de tour infernal, de satanique malice qu'ils n'inventent chaque jour pour tourmenter, persécuter, harceler le malheureux industriel.