Les petites Industries du Marché des Innocents.

Le Marchand de Crimes. Le Marchand de Mort aux Rats. Le Marchand de Marrons.

L'un poursuit sa margot à coups de pierres, cet autre enfonce tout à coup sa tête dans le carreau de papier de la baraque, pour demander au bonhomme l'heure qu'il est ou le temps qu'il fait; un autre attache perfidement un des pans de l'échoppe à l'arriére du cabriolet stationné tout auprès. Le cabriolet part, arrachant, emportant, entraînant la frêle baraque, et le savetier et la pie engloutis sous les débris, sous les vieilles chaussures, aux éclats de rire des petits garnements, aux jurements impuissants du pauvre industriel, qui croit d'abord à un tremblement de terre, à un ouragan, à un cataclysme, au choc d'une comète, ou à toute autre grande perturbation de la nature. Qu'on le blâme donc après cela d'avoir le gamin en horreur et de l'accueillir à coups de lanière quand il s'approche un peu trop près de son établissement. Au demeurant et par suite de toutes ces catastrophes, la misérable échoppe du savetier, avec ses ais disloqués et mal joints, ses carreaux de papier percés en vasistas, sa toiture, souvent traînée dans le ruisseau, est ouverte à toutes les intempéries des saisons et laisse son hôte mal abrité dans la catégorie grelottante des industriels en plein vent.

L'Écrivain public. Le Marchand de Dattes. Le Distributeur d'imprimés.

On en peut dire autant du marchand de marrons, son voisin, mais son voisin heureux. Quoiqu'il établisse son fourneau et son industrie dans l'enfoncement d'une porte, il n'en est pas moins exposé aux rafales de la bise, aux blancs tourbillons de la neige, aux ondées capricieuses de l'averse: il est vrai qu'il a pour se réchauffer son large brasier toujours ardent, auprès duquel le petit Savoyard vient dégourdir ses mains rougies et gonflées par la froidure. Le marchand de marrons a le cœur bon et compatissant, il laisse le pauvre enfant ranimer ses membres transis à la chaleur bienfaisante de son fourneau; on le voit même de temps en temps jeter quelques marrons brûlants dans le bonnet du petit exilé et lui fournir ainsi un déjeuner réparateur.

On peut ranger aussi parmi les industries en plein vent le marchand de pastilles du sérail, qui débite ses parfums orientaux sous une porte cochère de la rue Vivienne; sous quelques autres portes de la même rue on rencontre encore le marchand de montres à trente-cinq centimes, le marchand de couteaux à papier, la marchande de mètres; puis, sous le péristyle du Vaudeville, la papetière en plein vent; puis, à l'angle oriental de la place de la Bourse, le petit brocanteur marron qui revend sous la porte, sur les fenêtres, sur le trottoir de l'hôtel Bullion, les objets divers qu'il vient de se faire adjuger dans les salles d'enchères.

Puisque nous sommes dans le quartier de la Bourse, nous allons rencontrer sûrement ce petit homme rouge qui distribue aux passants des adresses de chapeliers, de bottiers, de tailleurs, etc., etc. Cet nomme était né bien certainement pour être distributeur d'adresses; quelle dextérité! quelle prestesse de mouvements! il ne laisse pas passer un piéton sans lui mettre dans la main ses petits prospectus, et Dieu sait s'il en passe, et Dieu sait s'il en donne!... Il y a de la vocation, de l'art, dans cette distribution merveilleuse! Mais les passants n'apprécient pas à sa juste valeur le talent de cet artiste singulier, qui est par le fait la personnification moderne de l'antique et mythologique Renommée, aujourd'hui la déesse de la réclame et de l'annonce. Il n'a point pris le costume suranné et beaucoup trop léger de sa devancière aux cent voix, mais il s'est composé un uniforme spécial et ingénieusement allégorique: le pantalon et le gilet rouge de ce demi-dieu de la publicité, le forme conique de son chapeau, recommandent bien mieux que les éclats de la trompette le mérite éclatant de ses protégés et les qualités pyramidales de leurs marchandises.