(Voir tome II, pape 43.)
L'ÎLE.
Pendant des siècles les flots de la mer, sans redouter l'avenir, coulaient en maîtres sur cet espace qui leur sera enlevé; ils s'y reposaient dans leur calme, ou ils s'y soulevaient et éclataient en tempêtes; et, dans leur insouciante domination, ils ne croyaient pas que la terre vint un jour diviser leurs forces et interrompre la continuité de l'empire.
Mais il vint un temps où la sonde, en plongeant dans ces espaces, y sentit un fond inaccoutumé. La terre s'était soulevée dans l'abîme, et les coraux, ces pierres vivantes, étendant leurs bras immenses comme des serpents de marbre, s'entrelaçaient autour de cette montagne naissante, l'augmentaient de leurs replis et grandissaient avec elle.
C'est maintenant un écueil sous-marin, c'est un rocher qui est terrible dans son adolescence. Si la turbulence des vents a déchiré cette mer et y a creusé des vallons, il apparaît pour la première fois à la lumière et il respire pour la première fois l'air; frais dans le calme, c'est un écueil caché à qui il faut des naufrages pour se faire connaître.
Voici que le rocher a grandi; déjà sa jeune tête s'élève à la hauteur des flots qui le couronnent de leur écume jalouse; mais lui, sans s'occuper de cette rage impuissante, grandit toujours, les coraux l'étreignent dans leurs anneaux toujours croissants; ils s'y mêlent, s'y étendent, et déjà ce n'est plus le récif des mers, c'est une île apparaissante, mais stérile et sans vie.
Mais la vie n'est pas lente à apporter son esprit qui anime; la vie est partout et dans tout; la vie, c'est l'air; elle presse tout de son humide fécondité, car la nature a autant horreur de la mort que du vide. Déjà le rocher stérile s'anime dans l'air qui le baigne et s'insinue dans tous ses pores; ils s'entr'ouvrent aux rayons du soleil, et cet astre les divise et les prépare.
Voici que la mer rejette de son sein les corps de ses enfants; leurs débris se mêlent aux plantes qu'elle arrache à ses profondeurs, et ces cadavres se mêlent et se dissolvent sur le rocher. Déjà il n'est plus stérile, car les vents ont aussi apporté leurs tributs sur leurs ailes: une poussière féconde a volé des terres lointaines et tombe: dans ces débris producteurs.
Les mousses naissent d'abord avec les lichens qui s'attachent à la terre nouvelle, la serrent et la défendent contre les sifflements des vents. Enfin naît la première fleur: la voilà! la voilà! Sa tige s'élance, son bouton s'ouvre; elle naît la première sur ce sol nouveau; l'or du soleil se recueille dans son calice jaune; et elle, devenue mère, tressaillit de joie parce qu'elle n'est plus stérile et que ses flancs ont enfanté.
Et puis elles naissent innombrables, les fleurs, depuis celle qui croît et meurt oubliée dans l'herbe, jusqu'à ces fleurs orgueilleuses qui relèvent une tête ornée d'un diadème aux mille couleurs; les arbres naissent aussi, grandissent, et, immenses, étendent leurs cents bras vers les cieux, et le soleil n'est déjà plus le maître sans partage d'une terre où ses rayons sont arrêtés.