L'Ile grandit avec sa végétation et ses arbres; des myriades d'insectes volent sur elle, et, comme des étincelles d'or et des émeraudes animées, elles jaillissent de tous côtes. On ne sait d'où elles viennent, mais on les entend bruire sous l'herbe, bourdonner dans l'air et frémir dans le feuillage, tandis que le serpent, dont la naissance et le destin sont un mystère, glisse sans bruit, et que la tortue de mer vient reposer son rocher mobile.

Cependant, dans cette corbeille fleurie, qui exhale ses parfums et semble flotter sur l'onde, on n'entend encore que le sifflement du vent qui frissonne dans les feuilles, et de vagues qui se brisent à l'entour et enferment l'île d'une frange d'argent. Les arbres et les fleurs grandissent silencieusement, et le grand bruit de la vie n'a point encore résonné dans cette oasis nouvelle qui se berce dans le désert de l'Océan.

Mais, si des contrées éloignées, des oiseaux se sont envolés dans leurs joyeux ébats ou dans leur crainte et se sont égarés à travers l'immensité des airs, ils cherchent avec inquiétude la terre qu'ils ont quittée et qu'ils ne voient plus; ils volent, ils volent jusqu'à ce que leur apparaisse l'île nouvelle; les oiseaux, fatigués, viennent y reposer leurs ailes; ils chantent leur repos. A ce premier chant de la vie, l'île tressaille de joie.

Bien des âges se sont écoulés depuis l'instant où la mer sentit dans ses profondeurs un rocher grandir et monter, jusqu'à ce mur où, sur une île verdoyante et parfumée, les oiseaux d'une autre terre sont venus s'abattre; elle est prête maintenant cette terre virginale et parce comme une jeune fille qui palpite de vie et d'amour: des fleurs la couronnent, des brises embaumées se jouent autour d'elle comme si des soupirs s'exhalaient de sa poitrine. On dirait qu'elle attend un époux ou un maître.

Le maître, le voilà! C'est l'homme. Il vient sur ces grandes machines qui déploient dans les airs leurs ailes blanches et gonflées. A la vue de cette terre inconnue, il s'étonne, il consulte les cartes où il a dessiné le monde, il n'y rencontre pas d'île. Une croix funèbre y indiquait un écueil, mais l'écueil a disparu, et une terre verdoyante se déploie à l'horizon; la proue s'y dirige, et la machine ailée y vomit des hommes.

L'île insensée se réjouit, car elle désirait l'homme, et elle s'enorgueillit sous le retentissement de ses pas; elle soupirait après cette conquête. Esclave heureuse, elle tremble d'amour sous ses maîtres; l'insensée! elle attendait avec impatience que l'homme vint se poser sur ses rives fleuries avec la civilisation: elle ignorait ce que c'est que l'homme, ce qu'est la civilisation.

L'homme! il descend dédaigneux sur cette terre et il dit: Elle est a moi. Il y marche avec ses fureurs, son égoïsme, ses passions, son avarice, avec sa haine pour ses frères; il traîne avec lui comme une atmosphère empoisonnée. Les fleurs sont foulées et meurent sous ses pas; peut-être quelque vengeance irritée sur les flots s'assouvit-elle tout d'ahord dans le sang d'un camarade, ou, à défaut de l'homme, la destruction foudroyante part de ses mains; le coup retentit, et l'oiseau tombe et meurt à ses pieds.

La civilisation! A peine a-t-elle posé le pied sur le sol, qu'il se dessèche; la virginité de l'île se flétrit; la civilisation, pareille à un reptile, serpente sur cette terre neuve, et y laisse comme une trace désolante, des routes sèches où la vie ne peut plus reparaître; elle creuse les profondeurs pour y chercher l'or; ses cognées se lèvent, et les forêts, sacrées jusque-là, gémissent et tombent, et l'île malheureuse, dépeuplée de ses enfants, le sein déchiré et flétri, pleure et maudit l'homme qui lui commande et la civilisation qui la torture.

Salon de 1844.

( Deuxième article.--Voir t. III, p. 33.)