Le premier mot sur le Salon est celui-ci: «Il n'y a rien de bien remarquable!--C'est vrai,» répondez-vous. Cependant, le lendemain, vous faites une seconde promenade, puis une troisième, enfin une quatrième; et plus vous parcourez les galeries de l'exposition, plus vous êtes convaincu que votre première impression était trop peu réfléchie, ainsi que nous le disions dans notre précédent article. Chaque jour vous faites de nouvelles découvertes.

Le nombre de nos promenades au Salon est déjà considérable, et nous croyons qu'il suffit d'énumérer les principaux tableaux qui méritent d'être remarqués, pour que le lecteur ait une idée de la valeur de l'exposition.

Trois tableaux de M. Horace Vernet fixent l'attention générale; M. Tony Johannot a des séries de sujets délicatement traités; l'Amour de l'or, de M. Couture, obtient un beau succès; les paysages de M. Mardiat sont admirés; M. Saint-Jean a fait un chef-d'œuvre: ses Fruits et Fleurs achèvent sa réputation; M. Ziegler a exposé; M. Chasserian a déployé beaucoup de talent dans son Jésus au jardin des Oliviers; M. Philippoteaux est en progrès; MM. Henri Scheller, Louis Boulanger, Papety, Lehmann, etc.; MM. Godin, Biard, Lepottevin, etc.; MM. Odier, Coudère, Mozin, etc., ont exposé, que faut-il donc de plus pour que le Salon soit intéressant? Quelques noms manquant à l'appel ne nous empêchent point de répéter que, en cherchant un peu les belles choses, il est impossible de ne les pas rencontrer, car il y en a au Salon.

Ce qui fait ainsi douter presque tous les ans de l'exposition, c'est la faiblesse des grands tableaux: et ces tableaux sont les plus apparents. Les petites toiles, au contraire, si nombreuses, et parfois si charmantes, échappent aux regards. Les petites toiles auront le succès cette année encore. L'art devient bourgeois; les grands seigneurs s'en vont, et les tableaux doivent, désormais orner des salons, et non des galeries.

La peinture de genre et le paysage font aujourd'hui la gloire de notre école; les beaux tableaux d'histoire sont si rares! les tableaux religieux sont si nombreux et si uniformes! Quant aux portraits, c'est pure affaire de famille. On compte à peine dix portraits remarquables par exposition.

Par ordre de grandeur, et un peu par ordre de mérite, nous citons le premier, dans cet article, le tableau de M. Couder. Les États Généraux de 1789 ont amené la Fédération de 1790; c'était logique en politique: M. Couder a agi de même. La Fédération de 1790, cette imposante solennité qui transforma pour ainsi dire le Champ-de-Mars en une assemblée nationale, devait trouver place dans les galeries de Versailles. M. Couder a traité ce sujet avec une scrupuleuse exactitude, une exactitude telle, que nous avons reconnu plus d'un groupe emprunté aux gravures de Duplessis-Hertauts. On connaît le sujet. L'armée et les gardes nationales sont représentées à la cérémonie par des fédérés qui se rassemblent au Champ-de-Mars; et tous, en présence de Louis XVI, après la célébration de la messe, jurent «de maintenir la constitution décrétée par l'assemblée nationale et sanctionnée par le roi.» La Fédération est une solennité à part dans l'époque révolutionnaire; et il fallait se préoccuper surtout de rendre avec le pinceau l'enthousiasme général des Parisiens. Eh bien! le reproche le plus grave que nous puissions adresser à M. Couder, c'est d'avoir donné plus de caractère à la foule qu'à ceux qui étaient partie agissante dans la cérémonie; de telle sorte que son tableau semble représenter plutôt une revue que la fédération. Quoi qu'il en soit, les groupes innombrables de personnages sont habilement disposés; les détails du tableau sont charmants, mais l'ensemble manque un peu d'harmonie; pour bien faire, il eût fallu que les terrains fussent aussi terminés que les groupes de la foule; et, telle qu'elle est, la Fédération ne satisfait pas complètement.

De la Fédération au Baptême de Clovis, la transition n'est pas si extraordinaire qu'on pourrait le penser. A la fin du cinquième siècle, Clovis, en recevant le baptême, implantait le christianisme et la monarchie dans les Gaules; à la fin du dix-huitième, les fédérés cimentaient par un serment le principe de l'union des peuples contre la tyrannie. Le Baptême de Clovis, par M. Gigoux, a des qualités supérieures; mais nous reprocherons à ce tableau d'être, pour la composition, tout à fait la contre-partie de celui de la Fédération de M. Couder. L'espace y manque, et on n'y voit pas assez de foule. Pourquoi Clovis a-t-il tant de mauvaise grâce à se baisser, et saint Rémy si peu de dignité, lorsqu'il dit au roi des Francs, en le Baptisant: «Courbe la tête, fier Sicambre; adore ce que tu as brisé, et brise ce que tu as adoré? «Le costume des deux femmes, sur le premier plan, est trop criard, trop théâtral; ce n'est pas de la couleur, c'est du rouge et du bleu. Nous sommes sévères à l'égard de M. Gigoux, parce qu'il est un de ceux dont la critique doit s'occuper, soit pour le louer, soit pour le blâmer.

Plusieurs peintres travaillent d'après un parti pris: leurs convictions, inébranlables, les soutiennent dans la route où ils sont entrés. Tel est M. Louis Boulanger, qui, par ses œuvres précédentes, a su conquérir un rang très-honorable parmi les artistes. Il n'a pas exposé sa Mort de Messaline, refusée l'année dernière, mais sa Notre-Dame de Pitié est exécutée dans le même, style sévère; la peinture de M. Louis Boulanger gagne beaucoup en naturel. Comme composition, Notre-Dame de Pitié n'est pas irréprochable, mais la pose du Christ est belle, et le groupe entier est consciencieusement étudié.

M. Louis Boulanger a exposé deux beaux portraits.

Le parti pris est aussi le fait de M. Théodore Chassérian. Des études sérieuses, une entente savante de la composition ont tout d'abord fait distinguer cet artiste, qui devrait se garder de l'exagération, et ne pas rompre en visière avec certaines opinions généralement reconnues sur ce qu'on entend par le mot couleur. Jésus au Jardin des Oliviers est traité avec une connaissance rare des effets de composition. Jésus a de la noblesse, et,--n'était la robe noire que M. Chassérian lui fait porter, contrairement aux traditions,--il soutiendrait la comparaison avec plusieurs tableaux des peintres français anciens. Les apôtres Pierre, Jacques et Jean sont-ils endormis ou frappés de la foudre? Le terrain sur lequel a marché Jésus-Christ s'élève trop perpendiculairement, si bien que l'Homme-Dieu descend avec trop de précipitation. Ce sont là au reste des critiques de détail. M. Chassérian possède un talent vrai, sévère et consciencieux; aucune de ses œuvres ne peut manquer d'être appréciée. Jésus au Jardin des Oliviers, malgré ses défauts, est un tableau hors ligue.