M. Badin a peint un Saint Germain, évêque d'Auxerre, où se remarquent de grandes qualités; la tête du saint prélat a beaucoup de noblesse, et les autres personnages du tableau sont bien peints. Ce tableau, dont les lignes sont calculées pour une autre perspective, gagnerait à être vu de plus près; il faut souhaiter que dans le nouvel arrangement qui a lieu vers le milieu de l'exposition, M. Badin soit mieux traité par l'administration du Musée.

Citons, au nombre des tableaux religieux les mieux réussis, l'Agonie du Christ au jardin des Oliviers, par M. Alexandre Cabanel, œuvre consciencieuse et habilement traitée;--Saint Sébastien secouru par les saintes femmes, tableau signé Michel Poussin. Quel nom terrible à porter pour un artiste! Déjà, l'année dernière, M. Michel Poussin a exposé un Samaritain qui promettait beaucoup pour l'avenir; son Saint Sébastien le place désormais parmi les peintres de style. M. Antoine Etex, notre grand sculpteur, a peint, lui aussi un Saint Sébastien dont la couleur est assez bonne, et dont le dessin est mâle et puissant. Nous reparlerons de M. Etex à l'article des statuaires. L'Apparition du Christ à saint Jacques le Mineur, par M. Eugène Goyet, est une œuvre faible et cependant consciencieuse, qui mérite d'être remarquée. Saint Martin de Tours obtenant par sa prière la résurrection d'un mort, de M. Guerman-Bonn, atteste de grands progrès dans le talent de ce peintre, que nous croyons appelé à un bel avenir. Quant à la Résurrection du Christ, par M. Eugène Devéra, nous ne pouvons la considérer comme une œuvre tout à fait sérieuse. Rien n'est plus gracieux ni plus agréable que l'Archange saint Michel, par M. Achille Devéra. Ce tableau est le pendant de la Translation de la sainte case, exposée l'année dernière.

Poursuivons notre route; occupons-nous encore des œuvres de style. Le Portrait de madame la princesse de Belgiojoso, par M. Henri Lehmann, est le point de mire des critiques les plus acerbes, comme des éloges les plus pompeux.

Tel visiteur proclame cette toile un chef-d'œuvre, tel autre rit de pitié en la regardant. Notre opinion est mixte, et nous dirons franchement ce que nous pensons du portrait de madame de Belgiojoso; la princesse, dont le corps est vu de profil, est vêtue d'une draperie. Les mains s'appuient comme il convient, sur les genoux; cependant on cherche le bras sous la draperie de madame de Belgiojoso. Il n'y a rien, il n'y a que des plis. Ce défaut ôte de la vie à ce portrait. Pour ce qui est de la ressemblance matérielle et morale,--qu'on me pardonne cette épithète,--elle est frappante; madame la princesse de Belgiojoso a ce regard à la fois perçant et mélancolique, cette expression tout à fait distinguée où se révèle son goût pour les travaux ascétiques. L'auteur de l'Essai sur la doctrine catholique est pâle et rêveuse, et sa frêle constitution fait contraste avec la vigueur de son imagination, avec ses convictions profondes. M. Lehmann aurait pu se montrer plus coloriste, sans doute, en reproduisant les traits de madame la princesse de Belgiojoso; il lui aurait été impossible de pousser plus loin le sentiment,--redisons-le, la ressemblance morale.

Personne ne s'arrête devant Bienfaisance, Vertu du Riche, et Résignation, vertu du Pauvre, par M. Adolphe, sans être, frappé des progrès de cet artiste. Une jeune femme passe; un malheureux vieillard est là, près d'elle, ayant un enfant sur ses genoux. L'enfant regarde la «Belle dame» avec une l'expression à demi douloureuse et à demi souriante. Elle a pitié de ceux qui souffrent, et va leur donner l'aumône. Cette composition est large, et surtout gracieuse, qualité qui se rencontre rarement dans un tableau. La couleur est bonne: le dessin est pur. Le Dernier Regret et les trois gracieux portraits exposés par M. Alophe attestent aussi ses progrès notables.

Vue de Menton (Monaco), par M. Léon Fleury.

Ce que nous avons dit de M. Alophe, nous l'appliquerons à M. Edouard Dubufe. Dès ses premiers ouvrages, nous osions prédire des succès à ce jeune peintre; la Prière du Matin nous donne raison. C'est une charmante scène de famille au quinzième siècle, où les costumes éclatants du moyen âge sont rendus avec une grande habileté, il y a quelque harmonie dans l'assemblage des couleurs les plus variées; seulement, toutes les fêtes se ressemblent un peu,--défaut capital, quand il s'agit d'un tableau de petite dimension,--Bethsabée, du même peintre, est une belle étude: M. Edouard Dubufe fera bien de continuer dans ce genre, il recevra la récompense due à ses efforts.

Tous les sujets sont bons en peinture lorsque l'exécution est bonne; aussi M. Saint-Jean, modeste peintre de fleurs, a-t-il obtenu une réputation immense, et qui s'accroît chaque année. Les tableaux de M. Saint-Jean sont des chefs-d'œuvre. Ses Fruits et Fleurs près d'un bas-relief ne démentent pas ses travaux passés; l'art y est poussé jusque dans ses dernières limites; le peintre fait preuve d'habileté: son dessin est irréprochable, sa couleur est aussi belle que nature; la composition, enfin,--car la composition a plus d'importance qu'on ne le croit généralement dans un tableau de fleurs,--est intelligente au dernier point. M. Saint-Jean procède comme il convient pour rester à la hauteur de la célébrité qu'il s'est acquise; il n'expose qu'un tableau par an, mais ce tableau ne manque jamais de faire sensation parmi les connaisseurs. M. Saint-Jean est devenu l'égal de nos anciens peintres de fleurs: nul plus que lui ne sait donner de l'intérêt à un genre si restreint en lui-même, nul ne sait mieux disposer un tableau, et relever encore le principal par les accessoires. Un mot cependant, une seule observation: que M. Saint-Jean se garde d'une certaine teinte jaune qui enlève du brillant à ses reflets: elle pourrait, par la suite, nuire à l'ensemble de ses tableaux.