La sirène en question est sœur de Marco Tempesta, chef de contrebandiers, et bien digne de son terrible nom. Ce Tempesta fait à la douane de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles une guerre acharnée; il inonde tout le marché de Naples de marchandises anglaises de premier choix; il fait aux fournisseurs brevetés du gouvernement une concurrence ruineuse; il vend à moitié prix du tabac qui n'est point frelaté, du rhum de la Jamaïque d'une qualité supérieure. Que voulez-vous que devienne le commerce légal et patenté du pays?

Le duc de Popoli, gouverneur des Abbruzzes, a promis à Sa Majesté de la délivrer de ce fléau; mais Marco Tempesta brave les douaniers et se moque des sbires, et si, parfois, il lui arrive quelque malheur, il trouve toujours le moyen de prendre sa revanche. Un jour, par exemple, les agents du duc lui saisissent pour vingt-cinq mille piastres de marchandises. Qu'arrive-t-il? A quelque temps de là toute la vaisselle plate de sa seigneurie disparaît, et le Popoli reçoit en échange une quittance en bonne forme des vingt-cinq mille piastres.

Une autre fois, c'est un convoi tout entier qui est surpris en rade et enlevé, après un combat sanglant, par le capitaine Scipion, officier de la marine royale et commandant de la tartane l'Etna. Le convoi ne vaut pas moins de cinq cent mille piastres. Voilà, pour le coup, nos gens ruinés de fond en comble. Mais Marco Tempesta a plus d'un tour dans son bissac.

Il vient, par une nuit bien noire, demander l'hospitalité au signor Bolbaja, propriétaire d'une petite habitation isolée au milieu des Abbruzzes. Bientôt arrive le duc de Popoli, qui a reçu d'une main inconnue un rendez-vous pour la même heure et dans le même lieu. Le duc est gras, vieux, laid et sot; avec ces qualités-là, on est toujours sûr de son mérite. Il s'attend à voir arriver en ce lieu reculé une des plus belles femmes de la cour. C'est là du moins ce qu'il révèle en toute confiance au sieur Scoppetto, qu'il trouve là, et qui fut son valet de chambre à l'époque où sa vaisselle plate lui fut enlevée si subtilement. Ce Scoppetto n'est en effet que Marco Tempesta lui-même.

Au lieu d'une jolie femme, le duc ne trouve qu'une lettre à son adresse, signée la Sirène, et contenant à peu près ce qui suit;

«Vous avez succédé au titre et aux biens de votre frère aîné, mort ab intestat. Mais il existe un fils légitime de ce frère, lequel n'aurait qu'à se présenter pour vous dépouiller de tout. Il ignore jusqu'à présent sa naissance et ses droits; mais, moi, j'ai entre les mains les titres authentiques qui les établissent. A qui voulez-vous que je remette ces titres? A lui ou à vous? Si vous aimez mieux que ce soit à vous, venez en personne à tel endroit de la forêt; ils vous seront donnés en échange des cinq cent mille piastres que vous devez à Marco Tempesta.»

«Oh! oh! dit judicieusement le duc, il paraît que c'est à Marco Tempesta que j'ai affaire.

--Quel parti prendra Votre Excellence? dit Scoppetto.

--J'irai.

--A merveille!