--Mais je n'irai pas seul. J'aurai avec moi cinquante carabiniers qui, lorsque mon drôle paraîtra, feront feu sur lui de cinquante côtés à la fois. De cette façon, j'aurai les papiers, et je garderai les piastres.
--Diable!» dit tout bas Scoppetto, qui n'est pas médiocrement embarrassé.
Un danger plus pressant le menace. Popoli reçoit du chef de la police le signalement très-exact du fameux contrebandier. Le cas est grave. Heureusement, le duc a la tête la plus légère dont l'Opéra-Comique ait jamais gratifié un homme en place. Au lieu du lire cette pièce importante, il la laisse là, et va se promener. Scoppetto s'en empare et la détruit. Pour la remplacer, il ne sera pas en peine.
Le même toit sert de refuge à un jeune officier de marine, lequel est justement ce vaillant capitaine Scipion, commandant de l'Etna, dont l'intrépidité a été si funeste à Marco Tempesta et à sa bande. Marco fait à la hâte un nouveau signalement où le capitaine est représenté trait pour trait. «Eh! eh! dit le duc à son retour, voilà mon homme: il n'y a plus qu'à le prendre. J'ai donné mes ordres; mes soldats seront bientôt au lieu du rendez-vous. Il ne tardera pas probablement à s'y rendre lui-même.»
Scipion y arrive bientôt, en effet, le plus innocemment du monde: c'est la voix mystérieuse qui l'y attire. Cette voix, inconnue à tous, il a cru la reconnaître, et il ne s'est pas trompé: c'est celle d'une jeune fille qu'il aime, et qui le paie, de retour, comme on dit à l'Opéra-Comique. Le voyez-vous, lecteur, dans la gravure qui accompagne cet article, errant à travers ces rochers et ces précipices, et se rapprochant par degrés de cette habitation souterraine d'où partent les sons qui l'enchantent? Il ne tarde pas à en trouver l'entrée; mais de nouveaux périls l'y attendent: Il y trouve Marco Tempesta et la troupe furieuse qui a juré sa mort. Comment il échappe à leurs coups, comment il épouse celle qu'il aime, comment il redevient, au moment où il y pense le moins, duc de Popoli et millionnaire, comment, enfin, Marco Tempesta, après avoir repris sur le gouverneur de la Calabre les cinq cent mille piastres, et même quelque chose de plus, met en défaut sbires, carabiniers et soldats de marine, s'empare de la tartane du capitaine dont il a fait la fortune, et s'en va je ne sais où vivre en honnête homme du fruit de ses économies, voilà ce que je vous laisse à deviner, lecteur, ou plutôt, ce que je vous engage à aller voir. Il y a là des scènes vives et piquantes, et mille tours de passe-passe peu vraisemblables parfois, mais toujours réjouissants. Il y a là des rôles très-amusants et très-bien remplis: celui de Marco, d'abord, dont M. Roger s'acquitte à merveille; celui du l'impresario Bolbaja, qui a fait sa fortune dans les arts, non en les cultivant, mais en les exploitant; celui du gouverneur du la Calabre, dont la sotte fatuité est la plus récréative du monde. Il y a là, enfin, tout le savoir-faire de M. Scribe, heureusement inspiré cette fois, et tout ce que la riche imagination de M. Auber sait mettre dans une partition de chants gracieux et d'élégantes harmonies.
Tous les morceaux du nouvel opéra, sans exception, sont agréables. Quelques-uns attestent une habileté souveraine et une facilité d'invention dont aucun musicien parvenu à l'âge de M. Auber n'a donné l'exemple depuis Gluck et Haydn. Il y a des couplets où sont exposés les bruits populaires touchant les vocalisations mystérieuses de la sirène, qu'on doit signaler spécialement aux oreilles qui savent entendre. La mélodie, très-originale par elle-même, y est relevée par un accompagnement imitatif plein d'effets vigoureux et de combinaisons instrumentales que Beethoven ne désavouerait pas. L'air avec chœur chanté par M. Roger, au début du second acte, renferme l'un des plus beaux andante qu'on ait jamais écrits pour le théâtre de l'Opéra-Comique. Le duo qui suit cet air est conduit et dialogué avec une extrême habileté, très-mélodieux d'ailleurs et d'une exquise élégance. Il y a encore dans cet acte un trio chanté par Bolbaja, Scipion et Marco Tempesta, dont le style est d'une grande élévation, et où la disposition des voix atteste la main d'un maître. Les deux finals du premier et du deuxième acte brillent par les mêmes qualités et produisent un effet puissant. En général, M. Auber paraît s'être attaché, dans cet ouvrage, à élever son style, à agrandir les proportions de ses mélodies, à augmenter l'intensité des masses vocales. Il est un peu moins sautillant qu'autrefois, moins vif, moins coquet peut-être; mais il est plus simple, plus ferme, plus largement musical; en un mot, il déploie un éclat et une vigueur qui rappellent les plus belles pages de la Muette de Portici.
Carthagène des Indes.
SOUVENIR DE L'EXPÉDITION DIRIGÉE PAR LE
CONTRE-AMIRAL DE MACKAU EN 1834.
Dans un coin retiré de la mer des Antilles, au nord-est du golfe de Darien, s'élève une ville jadis florissante, aujourd'hui décrépite et à moitié déserte. Cette ville, c'est Carthagène des Indes, qui, durant deux cents ans, fut la Venise du Nouveau-Monde, la reine de l'Amérique méridionale et l'entrepôt de ses trésors. Vis-à-vis d'elle, de l'autre côté du golfe, est située Porto-Bello, que Colomb nomma ainsi à cause de l'incomparable beauté du son havre. C'est à ces deux sentinelles postées aux abords du Chili et du Pérou, que la jalouse Espagne avait confié la garde de son Eldorado. C'est dans leurs rades crénelées de châteaux forts, qu'abordaient ces larges galions aux flancs gonflés d'or, qui portaient jusqu'à cinq cent mille piastres et qu'escortaient à leur retour des flottes nombreuses, pour les défendre contre les attaques des flibustiers. Ceux-ci guettaient ces riches convois, s'attachaient à leur suite avec l'opiniâtreté du requin, les couvant d'un œil avide, et si quelque traîneur s'en détachait, si la tempête dispersait ces lourdes masses, aussitôt les vautours de l'Océan fondaient sur le navire en détresse et le pillaient, après avoir égorgé l'équipage jusqu'au dernier homme.
Don Pedro de Heredia ayant fait voile d'Espagne avec deux caravelles et un galion monté par une centaine d'aventuriers hardis, toucha, en 1533, à un port de la Costa-Firma, appelé alors Calamari (Terre des Ecrevisses). Il nomma cet endroit Cartagena, à cause de sa ressemblance avec le port du Carthagène un Espagne. Ayant débarqué, le capitaine espagnol construisit quelques huttes et jeta les fondements d'un fort. Il fit des incursions dans l'intérieur et trouva les naturels, qui se défendirent vigoureusement avec leurs lances empoisonnées. Il fus mit en fuite jusqu'à une grande ville, où il fut attaqué de nouveau par une multitude d'indiens (Turbbacos). Un village situé à quatre lieues de Carthagène, dans les terres, porte encore ce nom. Carthagène ne tarda pas à devenir, par son admirable situation et la sûreté de son mouillage, un point très-important. Elle lut érigée un évêché par Clément VII, en 1534; sa cathédrale date de cette époque. L'inquisition y établit son tribunal en 1610. Avant la dernière révolution, elle possédait dix confréries de moines et un collège de jésuites.