Gorgées d'or et d'argent, Porto-Bello et Carthagène restèrent trop longtemps en butte à la convoitise des nations rivales de l'Espagne, pour que les formidables remparts qui armaient ces deux cités, fussent toujours un abri suffisant contre les attaques de l'ennemi. Porto-Bello fut prise neuf fois et Carlagune sept fois, en comprenant dans ce nombre les deux sièges qu'elle subit durant la guerre de l'indépendance. En 1544, quelques aventuriers français s'emparèrent de la ville naissante. En 1585, le capitaine Drake, expédié par la reine Elisabeth pour venger l'arrestation de tous les navires anglais dans les ports espagnols, attaqua Carthagène par terre et par mer, avec 2,300 marins. Il l'enleva, la garda six semaines, en brûla une partie et rançonna le reste pour une somme de 100,000 piastres.
Dix ans après, le pirate Baal saccagea de nouveau Carthagène. En 1695, M. du Pointis, capitaine de vaisseau et gouverneur des établissements français de Saint-Domingue, se joignit au chef de flibustiers Durasse pour attaquer de concert la ville espagnole. Ducasse fournit douze cents hommes, et l'on promit à ses aventuriers une part égale dans le butin à celle des troupes du roi. Sept vaisseaux, onze frégates et plusieurs autres bâtiments transportèrent à la côte ferme plus de six mille de ces terribles ennemis auxquels jusqu'alors rien n'avait pu résister. Boca-Chica fut vigoureusement assailli, et le fort capitula le lendemain. Les habitants espéraient s'épargner les horreurs du siège en payant une rançon; mais ils ne connaissaient pas leurs impitoyables vainqueurs. La division se mit parmi ceux-ci; les flibustiers ayant accusé M. de Pointis de leur donner une trop petite part dans le butin, le commandant français fit de vains efforts pour satisfaire ces intraitables condottieri; rien ne put assouvir leur soif de rapine, et M. de Pointis, rebuté, prit le parti de s'éloigner, après avoir fait porter à son bord une somme de huit à neuf millions de piastres que lui payèrent les habitants. Pendant quatre jours, cent dix mulets ne cessèrent de charrier l'or, de la ville au rivage. Carthagène, après le départ de M. de Pointis, resta livrée aux flibustiers, qui s'en donnèrent à cœur joie, offrant pour toute alternative le massacre et l'incendie ou le paiement d'une somme de cinq millions. Les Espagnols parvinrent à réunir encore cette valeur; mais le partage fit éclater de nouvelles dissensions parmi les flibustiers, et le débat se prolongeant se fût sans doute terminé par un troisième impôt et le sac de la ville épuisée, si l'arrivée dans ces parages d'une flotte anglaise et hollandaise n'eût coupé court au conflit. Les aventuriers se rembarquèrent, ayant chacun pour sa part mille écus comptant, sans comprendre les noirs et les marchandises d'un prix inestimable qui furent enlevées et dont on fit plus tard la répartition (1).
Note 1: P. de Cièga de Léon. Cronica del Peru: De la Fundacion de la ciudad de Cartago.--Ulloa. Relacion de Viage.]
Une violente épidémie et la mésintelligence entre les chefs de l'entreprise, firent échouer l'expédition du l'amiral Vernon, un 1744--Carthagène, bloquée en 1815, par terre et par mer, par Morillo, subit toutes les horreurs du la famine, et se rendit faute de vivres. Les républicains, sous les ordres de Bolivar, la reprirent définitivement en 1821.
Ce fut en octobre 1834, qu'une division de cinq navires de guerre, commandée par le contre-amiral du Mackau, se rendit à Carthagène pour obtenir réparation du l'outrage fait à notre pavillon, en la personne de M. A. Barrot, notre consul en cette ville. On se figurerait difficilement, dans notre monde civilisé, à quel point les peuples de l'Amérique du Sud portent l'ignorance des moindres notions touchant les puissances de l'Europe et le rang qu'elles occupent dans l'échelle sociale. Les idées les plus fausses se sont accréditées chez eux à cet égard, et ont contribué au développement d'une fatuité nationale qui n'a guère d'analogue que parmi les habitants du céleste empire de la Chine. Cet aveugle orgueil est sans cesse alimenté par les discours pompeux des représentants, les proclamations emphatiques des journaux. A les entendre, nul peuple de l'univers ne serait assez osé pour entrer en lice avec eux. C'est seulement de cette façon qu'il est possible d'expliquer les burlesques dédains et les airs de matamore que les agents du la France et de l'Angleterre ont eu plusieurs fois à subir de la part des Colombiens, Mexicains, Argentins et autres peuplades semblables, dont l'armée se compose de cinq ou six mille hommes sans solde ni chaussure, et qui ont deux gœlettes pour toute flotte.
L'Atalante, que montait l'amiral, appareilla de la rade des Trois-Hets, à la Martinique, le 28 août; la brise était si faible que la frégate fut obligée de se faire remarquer par ses canots, et l'Endymion borda ses avirons de galère. Douze jours après, on découvrit la Poppa, haute colline calcaire qui domine Carthagène. La chaleur était suffocante, et vers le soir le ciel s'illumina, dans toutes les directions, d'éclairs si fréquents que l'air paraissait dans un embrasement perpétuel; la mer rayonnait de lueurs profondes, l'écume qui s'ouvrait devant le navire, le sillage qui tournoyait derrière lui, jetaient des flammes; des ondes de lumière se prolongeaient jusqu'aux limites de l'horizon. Au milieu de cette nuit lumineuse, de ces vagues flamboyantes, de poétiques Argonautes eussent sans doute rêvé d'effrayants prodiges surgissant pour entraver notre marche: mais la science a tout glacé, et le navigateur indifférent ne voyait ici qu'une atmosphère saturée d'électricité et des mollusques phosphorescents peuplant les abîmes du l'Océan.
Le lendemain matin, une nuée de petits oiseaux au plumage jaune et gris s'abattit sur la frégate. Le pont et le gréement en furent couverts comme d'une grêle. L'équipage s'amusa à les chasser, sans y gagner une notable addition à son déjeuner. Bientôt les plages basses de la côte ferme montrèrent à l'horizon leur liséré d'un vert pâle. Rien n'est triste à l'œil comme ce cordon monotone de mangles qui ourle le rivage plat et marécageux de l'Amérique du Sud, depuis les falaises abruptes du Sainte-Marthe jusqu'à Porto-Bello. Cette portion du continent, due aux alluvions de la Magdalena, n'offre pour limite aux yeux qu'une ligne imperceptible. Une eau trouble, un air empesté de miasmes malsains, une température dévorante, accueillent le voyageur sur cette plage inhospitalière. Quelques huttes éparses entourées du pirogues, l'extérieur hâve et malpropre de la race qui les habite, annoncent assez que ces parages sont voués à la misère et à la fièvre.
Quand la division arriva devant Carthagène, le 11 septembre, un grain violent couvrait la ville de son manteau de plomb. Nous voguions sous un ciel resplendissant, tandis que les édifices nous apparaissaient a travers un réseau de pluie. Ce fut pour nous un spectacle d'un effet tout fantastique que celui de cette antique et célèbre cité surgissant à travers les frémissements de l'orage, avec ses tours, ses coupoles, ses miradors, les milliers de clochetons qui hérissent ses terrasses bizarrement échafaudées et la sombre ceinture de ses remparts, dont la vague turbulente assiégeait la base. Les maisons, imposantes de vétusté ou radieuses de blancheur, semblaient de loin toutes des palais; on eût dit, à leur aspect oriental, les cités féeriques des Mille et Une Nuits, bâties d'or et d'argent et flottant sur les nuages. Mais à mesure que la brise nous rapprochait et que le ciel s'éclaircissait, je voyais pièce à pièce s'écrouler le prestige. Ces demeures fastueuses étaient lézardées de haut en bas par les tremblements de terre, et ces fortifications si fameuses, désertes, à demi ruinées, semées de canons rongés par la rouille, n'offraient plus que le fantôme de la colossale puissance qui les érigea.
Lorsqu'on aborde Carthagène des Indes par l'est, on est loin encore de la rade admirable qui rendit cette ville célèbre entre tous les ports de l'univers. Située sur une île de sable, fendue dans sa longueur par un canal, une mince langue de terre coupée par un fossé et un pont-levis la rattache seule au continent.
Cette ville, avec son épaisse armure de remparts et de citadelles, constituerait, si elle était bien défendue, l'une des plus fortes positions qu'on connaisse. A sa gauche, en regardant la mer, s'étend la rade, vaste bassin d'au moins deux lieues de longueur, entouré de terres basses et préservé des assauts de l'Océan par une île ronde et montueuse, nommée Tierra-Bomba. Cette île ne contient qu'un village de lépreux, et ses pentes, hérissées d'une verdure sauvage, sont presque partout incultes et désertes. A quelque distance que l'œil pénètre dans la campagne, il ne découvre aucune de ces riches habitations ceintes d'une large nappe de cultures variées, qui décorent pompeusement les perspectives des Antilles. Partout les mangles envahissent le sol. Quelques champs de riz et de maïs, des huttes recouvertes en feuilles de palmier, peuplées d'hommes affamés et d'enfants mendiants, un aspect plus désolé enfin que ne l'offrait certainement ce pays lorsque les Espagnols y mirent le pied pour la première fois, tel est l'affligeant spectacle que présentent les rivages du plus beau port de la Colombie. La liberté ressemble aux liqueurs de feu, qui donnent des forces à l'Européen sobre et actif, tandis qu'elles abrutissent et tuent l'Indien sauvage qui en fait un usage déréglé.