Deux passes introduisent dans la baie: l'une, la plus large, est voisine de la ville et se nomme Boca-Grande; elle a été obstruée à dessein par une estacade et de longs bateaux qu'on a coulés en travers. Les grandes pirogues venant du Rio-Magdalena peuvent seules y passer. La seconde et la plus petite entrée, Boca-Chica, est située à la pointe opposée de Tierra-Bomba. C'est par là qu'entrent les navires, et ils ne doivent le faire qu'avec des précautions ultimes et la sonde en main, à cause des nombreux bancs de sable qui font varier le fond subitement de dix à quatre brasses, et qui rendent nécessaire l'assistance d'un pilote expérimenté.
Deux forts bien armés, situés vis-à-vis l'un de l'autre, défendent cette entrée, qu'il serait dangereux et difficile de forcer. Malgré l'espèce de neutralité existante entre les deux nations, nous avions affaire à de si étranges hôtes, que l'amiral jugea à propos d'ordonner le branle-bas de combat à bord de l'Atalante et du brick. Nous passâmes si près de terre qu'on aurait pu y jeter une pierre sans effort, et si la fantaisie avait pris aux Colombiens de faire feu des deux bords, la position des navires eût pu devenir très-critique; mais nos prudents adversaires n'eurent garde de se commettre avec une aussi rude jouteuse que le paraissait une frégate de soixante; ils se bornèrent à la héler, en criant: Ho de la corveta!
Nous n'étions guère qu'à quelques toises de ces dédaigneux ennemis, et ils ne pouvaient se méprendre sur la force de notre bâtiment. Aussi nous les laissâmes se réjouir de leur spirituelle plaisanterie, et la frégate pénétra en louvoyant avec lenteur jusqu'au centre de la baie, où elle mouilla pacifiquement à près d'une lieue de la ville.
Nous trouvâmes là l'Astrée, frégate de 44, qui attendait l'amiral depuis une vingtaine de jours. On espérait à chaque instant une réponse définitive de Santa-Fé de Bogota, capitale de la Colombie, située à deux cents lieues dans les montagnes de l'intérieur, et avec laquelle les communications sont longues et difficiles. Elles se font ordinairement par la rivière de la Madeleine, qu'il faut remonter, la majeure partie, à la palanca, c'est-à-dire avec des perches, à cause des tourbillons, des bas-fonds, des obstacles de tous genres qui rendent cette navigation périlleuse. L'excessive chaleur, le suppliée continuel des moustiques, des privations sans nombre, achèvent de rendre ce trajet insupportable aux Européens peu familiarisés avec la température meurtrière de l'équateur.
Heureux celui qui en réchappe! On y meurt de la fièvre dans la proportion d'un sur cinq.
On devait s'attendre que l'arrivée de la division à Carthagène activerait la lenteur naturelle ou préméditée des négociations. Néanmoins, comme un séjour prolongé devenait indispensable pour le voyage et le retour du courrier de Bogota, cette inaction forcée fournissait aux curieux et aux observateurs une précieuse occasion d'étudier ces régions peu fréquentées. Malheureusement l'attitude semi-hostile que l'on était obligé de garder jusqu'au rétablissement des relations amicales entre la Nouvelle-Grenade et la France, mettait obstacle à la liberté de nos rapports avec les habitants. L'amiral avait recommande à tout le monde une extrême réserve, et cette retenue, comme de raison, piquait la curiosité. D'autre part, deux corvettes, la Néréide et l'Héroïne, vinrent augmenter la station. Elles mouillèrent en dehors de la rade, bloquant la face septentrionale de la ville, qui se serait trouvée prise entre deux feux à la moindre manifestation de mauvaise humeur. Cet effectif de cinq navires de guerre, d'environ 190 bouches à feu, constituait un déploiement de forces assez imposantes pour maintenir la population dans des limites respectueuses à notre égard.
Afin de concilier la prudence avec la curiosité d'artiste qui me dévorait, je partais chaque jour avant le lever du soleil sur le canot des provisions vulgairement nommé poste aux choux: je me faisais déposer à terre, et grâce aux facilités que me procurèrent quelques connaissances que je fis dans la ville, je pris l'habitude d'y passer la journée pour ne rentrer que le soir à bord.
Des les premiers pas dans Carthagène on se sent saisi de la mélancolie qui appesantit son sceau de plomb sur cette morne cité. Une population jaune et émaciée, des femmes aux yeux creux et ardents, aux lèvres pales et sans sourire, des négresses en haillons, circulent paresseusement dans les rues taciturnes. L'on passe entre de hautes maisons grises pareilles à des prisons, percées d'immenses portes à battants massifs, et de fenêtres grillées d'énormes balustres en bois.
Çà et là apparaissent quelque arabesque élégantes, quelque poutrelle délicatement sculptée, où s'épanouissent des fleurons dignes de l'Allambra sous une croûte de chaux grossière. Des rues étroites, sans pavés, dans lesquelles la pluie séjourné par flaques entre les amas de sable, sont bordées, d'un côté par les murailles lézardées d'un couvent abandonné, de l'autre par un cordon de petites baraques sans fenêtres, recouvertes en tuiles ou en chaume, qui laissent voir, par la porte constamment ouverte, tout ce que la misère et la paresse peuvent enfanter de plus repoussant. Les bouges sordides fourmillent d'enfants nus, d'hommes en pantalons déchirés, de femmes débraillées, quelques-unes belles, toutes sales sans exception. Ce sont les morenos de la basse classe, comme on appelle les métis issus du mélange des créoles espagnols et des Indiens de race cuivrée. La principale industrie des hommes consiste à tresser des chapeaux et à rouler le tabac; les femmes végètent en vendant de mauvais fruits et des cigares pires encore, et le trafic auquel elles se livrent le reste du temps n'est guère plus lucratif, à en juger par leur extérieur misérable. L'indolence de ce peuple est incroyable; c'est la fainéantise espagnole greffée sur l'apathie indienne; pourtant il se dit libre, mais sa liberté, comme celle du nègre, c'est l'oisiveté; aussi c'est à douter à jamais de l'avenir des races américaines du Sud.
Ces pauvres femmes déguenillées ont reporté, faute de mieux, tout le soin de leur coquetterie sur leur chevelure, qu'elles ont magnifiquement épaisse et d'un noir lustré éclatant. Un rencontre des filles pieds nus, vêtues d'une jupe rapiécée et montrant à travers une chemise en loques leurs épaulés rondes et dorées, dont la nudité ne les inquiète guère; leurs fronts se dressent gracieusement parés de larges bandeaux relevés comme ceux de l'Hélène de Canova, ou lissés à rendre jaloux le plus habile coiffeur de Paris. Elles complètent cet ornement par une fleur rouge fichée au coin de l'oreille et un haut peigne ciselé auquel s'accroche quelque lambeau de cotonnade bleue en guise de mantille. Ainsi drapées, ces malheureuses se pavanent avec fierté, agitant un éventail de feuille de platanier, se balancent à la porte de leurs taudis, sur leur butaca, en pinçant de la harpe de Macaraybo ou raclant la banza pour accompagner les cantilènes plaintives qu'elles inventent. Le type fier de la race se révèle pourtant dans ces créatures dégradées; l'on est frappé de la grâce de leurs gestes, de la noblesse antique que trahissent l'attitude et le pli du vêtement misérable qui les couvre; enfin l'on se sent ému par l'accent triste de leur chants monotones et pleins de langueur, qu'interrompt çà et là un cri guttural. C'est toujours l'Espagne ardente, et hautaine jusque sous les haillons.