Dans les beaux quartiers, les maisons sont généralement bien construites, spacieuses, et annoncent l'opulence des temps où elles furent bâties. Plusieurs hôtels neufs se sont élevés, surtout auprès de la porte d'Imama; mais leurs petits balcons de fer, les croisées étriquées à volets verts, toute cette mesquine élégance de nos jours fait ressortir, par son contraste, l'imposante sévérité des hôtels massifs du siècle de Philippe II. Quelques-uns portent encore les profondes cicatrices creusées par les tremblements de terre, entre autres par celui qui renversa Caraccas; mais, solides comme des donjons, ils ont résisté.
L'intérieur des appartements ne contient, à l'instar des habitations créoles, que fort peu de meubles. Quelques consoles, une armée de chaises, dont la lourde structure et les dorures de mauvais goût trahissent l'origine anglo-américaine, enfin les indispensables butacas, ou grands fauteuils à balançoire, reproduits sous cent formes diverses, depuis les proportions colossales jusqu'à l'infiniment petit, composent le seul ornement des grandes salles. Les murs sont enduits d'un épais badigeon à la chaux, et pour plafond on a la charpente des toits. Un ample balcon fait, au premier étage, le tour du logis, et c'est là qu'au retour de la messe la nina de la casa va s'installer pour s'éventer, lorgner les passants et se dandiner le reste du jour. Les escaliers sont immenses et en pierre; les cours, larges, entourées d'arcades, foisonnent d'hibiscus et de lauriers-roses ombrageant une algibe ou citerne qui reçoit l'eau des pluies par les gouttières des terrasses. Presque toutes les azoteas sont jalonnées de grands vases de pierre, dont l'effet de loin est très-pittoresque. La réverbération du soleil est si forte sur les murs blanchis à la chaux des édifices, qu'on est obligé, pour radoucir, de les peindre de diverses couleurs, ce qui donne aux quartiers neufs un air arlequin d'assez mauvais goût. Le temps a sauvé les anciennes demeures de ce laid barbouillage, en les décorant des teintes austères de la vétusté, que le soleil du tropique réchauffe de ses tons cuivrés.
Carthagène renferme plus de vingt-quatre églises, ou capillas, dont plusieurs, malgré les pillages et les dévastations de la guerre civile et étrangère, déploient encore quelque richesse. A San-Juan de Dios se voit une chaire magnifique toute, en marbre, précieux don d'un pape. La chapelle de Santo-Domingo est un chef-d'œuvre d'élégance et de ciselure; c'est un de ces délicieux fruits de l'art espagnol, où l'austérité religieuse de l'Occident se pare des caprices poétiques de l'architecture orientale. La magnificence fabuleuse du seizième siècle s'est plu à décorer ce réduit mystique, qu'une faible lueur découlant de la pointe du dôme éclaire vaguement. Des degrés de porphyre conduisent à l'autel; là prient des saints d'argent massif, et la madone, sous un dais appuyé par des colonnes torses incrustées, s'y montre en robe de velours galonnée, avec une couronne d'améthystes. On est émerveillé, au sortir des rues désolées, éblouissantes de soleil, de trouver cet asile de calme, d'obscurité et de fraîcheur. Le repos du corps prépare la sérénité de l'aine, et le contraste rend plus touchante cette perpétuité inviolée du sanctuaire, au seuil duquel se sont arrêtées les révolutions.
Comme toutes les villes tropicales, Carthagène est déserte durant le jour; on n'y rencontre guère, à cette heure, que des nègres, dont le crâne épais brave les feux meurtriers du soleil, quelques courtiers de commerce réfugiés sous les portiques des places, et des sentinelles vêtues de leur disgracieux uniforme de toile blanche, les bras croisés, le cigare à la boucle, assises à l'ombre du rempart, à quelques pas d'un fusil rouillé. Au coin des carrefour où vont s'abattre par troupes les gallinazos ce vautour de la petite espèce, oiseau sordide connu au Mexique sous le nom de zepilote, à Cuba, sous celui d'aura, à la Jamaïque, sous celui de cariote-crow. Il est remarquable qu'on ne le rencontre que sur le continent et dans les Grandes-Antilles. Je n'en ai jamais aperçu à la Martinique, ni à la Guadeloupe, ni à Saint-Thomas, ni même à Porto-Rico. On dirait que la malpropreté espagnole attire ces oiseaux, qui ne vivent que de charognes, et semblent avoir à Carthagène l'entreprise du nettoyage de la ville. Aussi sont-ils considérés par les habitants comme fort utiles, et un des officiers de la division faillit se faire une mauvaise affaire pour avoir tiré sur l'un d'eux. Ils se sont tellement multipliés, qu'on ne peut marcher dix pas sans les rencontrer sur son chemin, tantôt faisant bruire au-dessus de votre tête leurs grandes ailes noires de sinistre augure, tantôt voletant, sautelant sur leurs pattes grêles au milieu de la rue, fondant ensemble avec voracité sur quelque animal putréfié et s'en disputant les lambeaux. Ils abondent aux environs des boucheries, guettant sournoisement, pour se jeter sur l'étal, l'absence du maître, qui se contente de les éloigner à coups de pied ou avec un bâton.
Mais quand vient le soir, la ville ressuscite comme par enchantement; les fenêtres s'ouvrent et résonnent de rires et de mélodies; les balcons se peuplent de jeunes filles, les épaules et les bras nus. Derrière chaque grillage brille une paire d'yeux noirs en embuscade. Les lions de la ville, vêtus à la dernière mode, de fines chupas de coutil et du panama orné d'un ruban noir, se répandent par les rues à pied ou montés sur de jolis petits coursiers créoles d'origine andalouse. Ils s'arrêtent aux fenêtres et entament avec leurs novias, ou promises, ces dialogues publiquement intimes, ces intrigues en pleine rue, qui donnent une physionomie si curieuse aux villes espagnoles. Les banzas bourdonnent aux portes; les volantes, ou cabriolets découverts, parcourent les carrefours, chargés, comme des corbeilles, de femmes nu-tête et vêtues de couleurs tranchées, souriant, saluant de l'œil, de la main, de l'éventail, appelant la connaissance de la veille par son petit nom, avec une familiarité gracieuse qui charme tout d'abord l'étranger nourri dans la défiance cérémonieuse de la société européenne. L'amour est la grande affaire dans ces pays fainéants; aussi abrège-t-on le plus possible la route qui y mène.
Carthagène se galvanise ainsi d'une vie factice pendant trois ou quatre heures; puis, à peine la nuit tombée, tout retombe dans le silence. Chacun rentre chez soi de bonne heure, et sauf les tertulias, ou réunions accidentelles, dans lesquelles la soirée se prolonge en dansant quelques valses et contredanses, la ville reprend pour dix-huit ou vingt heures son immobilité morne.
La présence d'une division française, composée de tant de jeunes gens actifs, avides de plaisir, aurait sans doute réveillé la ville créole de son mortel engourdissement; mais l'incertitude qui régnait sur les dispositions du gouvernement de la Nouvelle-Grenade, rendait les communications contraintes et rares. Il était d'ailleurs assez naturel que la population ne vit pas d'un œil favorable un rassemblement de forces étrangères aussi considérable, résolu de forcer à coups de canon la satisfaction qu'un ne pourrait obtenir par la voie de la conciliation. Il en résulta que nos excursions furent plus fréquentes dans les environs de la baie que dans la ville même. Les terres basses couvertes de mangles qui la bordent, n'offraient pas un sujet d'exploration bien variée, mais la chasse y était facile et le gibier abondant. Les habitants, disséminés dans de rares villages ou dans quelques huttes éparses, ne donnaient point à craindre de collision dangereuse; nous pouvions donc nous y promener en sécurité.
Un matin notre canot, chargé de chasseurs, se dirigea vers un point de la baie appelé Cespico. Deux ans auparavant, ce lieu était le séjour d'un Anglais nommé Woodhye, homme actif et industrieux, qui y établit une culture de riz, de tabac et de vivres. Soit jalousie ou vengeance, il y fut assassiné pendant la nuit avec toute sa famille, par ses domestiques. Les meurtriers parvinrent à s'échapper; mais sur les énergiques réclamations des consuls européens, un des coupables, qui était Américain, fut atteint par la police, convaincu et pendu. Néanmoins les trois autres, tous du pays, ne furent point arrêtés. Les agents consulaires, principalement le nôtre, protestèrent avec force contre la mollesse et la négligence que la police montra dans la poursuite de cette affaire. Ce fut l'une des premières causes de la mésintelligence qui éclata entre les autorités municipales et M. Barrot. Cette fâcheuse disposition s'accrut au point qu'à la suite d'un nouveau dissentiment avecc l'un des alcades les plus influents de la ville, celui-ci poussa la violence jusqu'à faire arrêter M. Barrot et le faire conduire en prison. Celui-ci s'y rendit en grand uniforme, au milieu des cris d'une populace ameutée. Il n'en sortit que deux heures après sur les représentations du consul anglais. Ce fut alors que M. Barrot protesta énergiquement contre le traitement insultant dont il était victime, et qu'il se retira d'abord à la Jamaïque sur la goélette française la Rose, puis à la Martinique, où il attendit l'issue des négociations qu' entama immédiatement le ministère français. Celui-ci demanda une réparation publique et la destitution de l'alcade qui avait commis l'offense. Le gouvernement de la Nouvelle-Grenade traîna les choses en longueur; il évita de répondre, fit îles promesses évasives, comptant sur l'éloignement et le vicissitudes politiques pour lasser la persévérance de la Franc. L'affaire dura ainsi près d'un an; enfin, cette fois, M. de Mackau venait à Carthagène armé des pouvoirs nécessaires pour obtenir, de gré ou de force, la satisfaction exigée, le gouvernement français lui laissant toute latitude à cet égard.
Le soleil ne paraissait point encore lorsque le canot que nous montions se détacha de la frégate. Un léger reflet orangé pointait a l'orient et nuançait du vert le plus pur l'azur perlé de la nuit: le ciel nocturne semé d'étoiles était aussi brillant que celui qu'éclairait l'aurore: la différence seule des teintes faisait pressentir le jour.
L'embarcation louvoya longtemps parmi les canaux qui serpentent entre les îlots chargés de mangles, et toucha le sable au fond d'une crique, sous un massif de cocotiers dont les troncs tordus et inclinés trempaient dans la mer leurs palmes vernissées. Enseigne et aspirants, la carabine à la main, se mirent aussitôt en campagne, les uns poursuivant les aigrettes blanche à la huppe duvetée, les autres épiant les colibris les plus charmants qu'on puisse voir. Ils étaient de cette espèce rare qu'on nomme rubis-émeraude, ayant la tête verte et la poitrine écarlate; ils bourdonnaient en foule comme de grosses mouches autour des fleurs, disparaissaient dans les calices et réjouissaient l'air de l'éclat sans pareil de leur plumage; quand ils traversaient un rayon de soleil, on eût dit de véritables pierreries ailées.