Je me trouvai bientôt parmi les retardataires, n'ayant pour instrument de carnage qu'un lourd mousqueton emprunté à la salle d'armes de la frégate, et avec lequel je faisais aux oiseaux plus de peur que de mal. Près de là, quelques mousses et de jeunes timoniers Faisaient la guerre à coups de pierre à une bande de perroquets qui se chamaillaient dans les mangles; mais les rusés oiseaux ne se laissaient pas approcher.

Je me débarrassai avec joie au profit d'un des jeunes gens de l'inutile mousqueton et de mon carnier, et je me mis à explorer la plage, en quête de croquis. Un nuage passa: la pluie tomba assez vivement et me força à chercher un refuge dans une grande case en charpente, flanquée de deux pans de mur ruinés; un rancho ou chaumière s'élevait auprès, entourée d'une petite plantation d'ignames et de bananiers; un épais manguier l'ombrageait; d'élégants papayers, au tronc grêle, à la tête arrondie, se dressaient ça et là; une troupe de pintades caquetait entre les jambes de deux pourceaux qui fouillaient le sol, et dans le feuillage d'un cocotier voisin je voyais étinceler l'œil d'un oiseau de proie qui les guettait.

Assise sous un auvent délabré qui couvrait la porte, une petite femme brune et maigre, les cheveux flottants sur ses épaules, était occupée à rouler des feuilles de tabac. Sitôt qu'elle m'aperçut et qu'elle comprit que je cherchais un abri, elle se leva avec une vivacité peu commune dans ce pays, et me fit accepter son escabeau. Elle m'invita ensuite à prendre des rafraîchissements, et mit sur une table, à côté de moi, des oranges, des melons d'eau et des barbadines, s'excusant de la pauvreté de son accueil et ajoutant que son mari était aux champs et ne tarderait pas à rentrer.

La ville de Carthagène des Indes, vue de la mer.

L'intérieur du rancho annonçait un grand dénûment: quelques filets accrochés aux solives du toit, un fusil rouillé et un machète dans un coin; un hamac en pitre suspendu au frais entre les deux portes, quelques tabourets grossiers, des ustensiles de ménage et une mauvaise gravure de Notre-Dame-de-Guadeloupe collée à la cloison, formaient tout l'ameublement de cette chaumière obscure, mais tenue assez proprement pour une chambre colombienne. J'aperçus pourtant au fond de l'appartement un objet qui excita vivement ma surprise: au-dessous d'une petite madone en cire coloriée était placé un berceau d'acajou recouvert d'une moustiquaire de mousseline parfaitement blanche. Sous ce rempart, qui le protégeait contre les incursions meurtrières des moustiques, dormait un bel enfant d'une blancheur de lis, sous des draps dont la finesse et la netteté étaient dignes d'un héritier de bonne maison. Un petit bonnet rose embobinait la face mignonne de ce petit être dont l'haleine égale, les lèvres vermeilles, entr'ouvertes par un sourire, annonçaient le calme et la santé. Je me levai et contemplai avec admiration la blancheur de lait, les doigts rosés, les veines bleues transparentes sous la peau satinée de cet ange; les ruches de gaze bouillonnant autour de son front, cet oreiller délicat, tout cet assemblage d'étoffes fraîches et moelleuses qui entouraient l'enfant d'une auréole de luxe et de lumière, m'étonnèrent tellement que je ne pus retenir une exclamation.

ALEXANDRE DE JONNÈS.

(La suite à un prochain numéro.)

Le Diable à Paris (2).

(La première livraison de cette nouvelle publication de l'éditeur des Animaux peints par eux-mêmes, paraîtra jeudi prochain, 5 avril.)