Jacques ne fut pas seulement un remarquable artiste: il fut un excellent homme, doux, bienveillant, amoureux de son art, plein de sentiments et d'affections intimes, d'une rare modestie qui laissait aux autres le soin de deviner tout ce qu'il valait; il avait gardé ces traditions de politesse exquise qui s'en vont de jour en jour et qu'il faut regretter.--Jacques comptait,--bel éloge!--beaucoup d'amis sincères; les plus illustres artistes l'estimaient et l'aimaient; tous, amis et artistes, lui ont donné un adieu triste et cordial; et tous s'accordaient à dire, autour de sa tombe, qu'il était difficile d'être plus regrettable et d'avoir été meilleur.--Et si l'on s'étonne que nous ayons parlé si longtemps d'un modeste peintre en miniature, nous demanderons qui donc mérite mieux l'attention que ces hommes de probité et de cœur qui ont fait leur situation et se sont élevés par la lutte et le travail; nous demanderons qui donc est plus digne d'être loué, au moment de la mort, que ces âmes simples et candides qui ont employé leur vie à prouver beaucoup de talent et à sembler, eux seuls, ne pas s'en apercevoir.
Telle est la vie, tel est Paris; on quitte une tombe pour aller saluer un berceau; on se détourne d'une douleur et l'on rencontre un plaisir; la couronne de fleurs riantes croît à côté de la couronne de deuil, et le rire côtoie les larmes.
Nous voici au Théâtre-Italien, c'est-à-dire dans la vie insouciante et mondaine, dans la vie qui se croit éternelle parce qu'elle sourit et qu'elle se pare de coquetterie et de plaisir. O mes frivoles Parisiennes! de ces frais bouquets, combien seront encore parfumés demain? laquelle de ces guirlandes qui ornent votre front ne sera pas fanée? lequel de ces sourires, laquelle de ces jeunesses, laquelle de ces beautés vivra dans dix ans?
Cependant nous n'entrons pas dans la salle; nous en sortons, au contraire. La représentation vient de finir: Lablache et Grisi ôtent leur rouge; Persiani a reçu son ondée, son déluge, son cataclysme de bravi et de couronnes. La toile est baissée, le lustre éteint, l'orchestre muet; l'ouvreuse met sa clef dans sa poche et empile ses petits bancs, et la foule se retire lentement par les étroits corridors et les vastes escaliers.
La sortie du Théâtre-Italien.
La sortie du Théâtre-Italien est une seconde représentation d'un genre différent, mais plus varié, plus piquant, plus curieux que la véritable comédie dont nous venons de voir la fin.--C'est à ce moment de la sortie du Théâtre-Italien qu'il est bon de prendre sa place, et de se donner la récréation d'un intermède divertissant: que de fatuités plaisantes! que de prétentions ridicules! que de douairières affectant des airs de printemps! que de Thersytes qui prennent des attitudes d'Achilles! que de Vulcains qui se croient des Mars et des Apollons! Mais à côté de cette fantasmagorie grotesque, le pied fin, le regard vif et prompt, le sourire enivrant, la jeunesse, la coquetterie, la beauté, les secrets mystères, les coups d'œil furtifs, le goût exquis, la molle élégance, toutes les grâces et toutes les séductions dangereuses, rien n'y manque. Cette foule charmante et parée s'abrite sous les hauts péristyles: les diamants étincellent, les fleurs brillent de leur éclat diapré et répandent leurs parfums; le velours, la soie, sont jetés par une main courtoise sur les blanches épaules pour les garantir du froid et les abriter; on s'agite, on se regarde, on s'interroge, on se donne de charmantes petites poignées de main, souvent bien traîtresses; on s'extasie sur la cavatine de Grisi; on se pâme d'admiration au nom de Persiani; mille propos, mille riens, mille signes s'échangent et circulent; à demain! à ce soir! que vous êtes jolie! quelle robe, divine! bonsoir, cher! adieu, très-chère! ne m'oubliez pas! oui! non! je vous attends!... et tous les petits complots et les petits crimes qui se préparent tout bas, pour le lendemain, et s'ourdissent à l'oreille.
Cependant le chasseur, le groom, le valet de pied, s'écrient: «Voilà la voiture de madame!» Et madame passe d'un pied léger à travers la foule qui s'entr'ouvre, et dit: «Qui est-ce? La connaissez-vous? il me semble que je l'ai déjà vue quelque part!» Mais déjà madame est bien loin, emportée par ses chevaux rapides. Ici, on se jette, dans le simple fiacre, là dans l'humble citadine; plus loin, on tente le pavé d'un pas économe et prudent, et s'il n'est pas trop orné de boue ou de pluie, on y risque sa chaussure; et ainsi, cette multitude disparaît peu à peu, les uns à pied, les autres à cheval; ceux-ci sur les coussins d'un agréable équipage, ceux-là sur la semelle de leurs bottes et de leurs souliers. Bientôt tout est dit; on n'entend plus que les derniers bruissements d'un fiacre retardataire, mourant peu à peu et s'éloignant sur le pavé des rues voisines... Et soudain tout ce monde éclatant a disparu, tout le bruit merveilleux a cessé, et le noir fantôme du Théâtre-Italien rentre dans son silence, dans sa solitude et dans sa nuit.
Puisque, nous en sommes aux cavatines, annonçons le prochain retour à Paris de madame Manuel Garcia; il y a dix-huit mois que madame Garcia nous a quittés pour nos voisins de l'entente cordiale; depuis dix-huit mois, l'heureuse cantatrice fait les délices de Londres; ce nom de Garcia porte bonheur! Ici, c'est la Russie qui s'y laisse prendre; là, et de l'autre côté du détroit, l'Angleterre s'y abandonne avec délices; madame Manuel Garcia a conquis à Londres des succès presque aussi éclatants que ceux obtenus à Saint-Pétersbourg par sa cousine Pauline Garcia.
--Notre parti est pris; dès que madame Manuel Garcia sera de retour, nous nous garderons bien de lui permettre de nous abandonner désormais.