BUT PROPOSÉ.--ÉTAT DES PRISONS.--DIFFÉRENTS SYSTÈMES.
Jusqu'ici l'emprisonnement des criminels avait été, de la part de la société, surtout un acte de vindicte publique; la prison était un enfer avec ses divers degrés de supplice: le cachot, le secret, la gêne, les fers, la paille humide, le défaut de nourriture. Les prisonniers vivant en commun, dans un horrible désordre, se livrant aux plus hideux excès, se corrompaient mutuellement par leur contact, et s'encourageaient aux vices les plus détestables. Chaque prison était une école de crime, de cynisme et d'effronterie, et aujourd'hui encore nos bagnes témoignent de l'état barbare de notre vieux système pénitentiaire. Les nations tendent, depuis longtemps, à effacer de leurs codes et de leur sol ces vestiges honteux de cruauté et de barbarie; mais les améliorations s'opèrent lentement, elles sont l'œuvre des siècles. Il faut le croire, car, en vérité, si les grands problèmes sociaux devaient tous être abordés, comme celui de la réforme pénitentiaire, aussi lentement et aussi indirectement surtout, ce serait à désespérer! de tout progrès, de toute création généreuse et populaire.
Aujourd'hui, la société veut que l'expiation qu'elle inflige ait le double but de châtier et de moraliser; elle veut que la prison cesse d'être un lieu d'orgie, de corruption et de débauche; elle veut en faire, non un lieu de délices, tant s'en faut! mais un asile de silence, de solitude, de travail et de méditation. Cette pensée est belle et grande. Voyons quels sont les moyens de la réaliser.
Deux systèmes, essayés tous deux en Amérique, sont en présence: l'un, connu sous le nom de système d'Auburn, consiste à séparer les prisonniers pendant la nuit, en les enfermant chacun dans une cellule, et à les réunir pendant le jour dans un atelier et pour un travail commun, en leur imposant la loi du silence absolu.
Le second, connu sous le nom de système de Philadelphie, consiste à emprisonner le condamné pendant toute la durée de sa peine dans une cellule, d'où il ne sort ni nuit ni jour, où il n'est jamais un contact avec aucun prisonnier, et où il ne reçoit d'autre visite que celle des gardiens, du directeur, de l'aumônier, de l'instituteur, etc.
Le système d'Auburn, qui compte aujourd'hui vingt-cinq ans d'expérience, en réunissant les prisonniers pendant le jour, a l'avantage de ne pas enfermer l'homme vivant dans un tombeau, de ne pas le priver de la vue de ses semblables. La loi du silence, qui l'empêche de communiquer avec les prisonniers, est un obstacle à la corruption, a contribué à étendre et à maintenir les habitudes de réflexion et d'obéissance. Mais que d'inconvénients!
L'une des causes les plus fréquentes de récidive jusqu'ici pour les réclusionnaires libérés, est la rencontre d'un ancien compagnon d'infortune, qui ébranle les résolutions honnêtes, réveille les mauvais penchants, menace, domine par la crainte d'une révélation, et entraîne au crime l'homme qui était le plus près de s'en éloigner pour toujours. Que d'histoires touchantes ont été racontées à ce sujet! Vous rappelez-vous celle-ci?
Un malheureux jeune homme, sorti de la maison centrale de Clairvaux, où il venait d'expier un coupable entraînement plutôt qu'un crime, arrive à Paris avec quelques économies, et trouve sa vieille mère mourante de misère et de chagrin. Une jeune fille, à qui le prisonnier avait été fiancé avant sa faute, était seule auprès du chevet de la pauvre femme. L'ouvrier prodigue ses soins à sa mère, et dépense son petit pécule; il veut travailler, l'ouvrage manque; un atelier s'ouvre enfin, et, en travaillant rudement pendant tout le jour et une partie de la nuit, le pauvre jeune homme subvient aux besoins du pauvre ménage. L'espoir ranime les forces de la vieille mère; elle revient à la vie, elle bénit son fils et l'ange tutélaire qui l'a soignée. Au premier rayon du bonheur, les doux projets d'union, les beaux rêves d'amour reviennent dans le cœur des jeunes gens; ils vivront pauvres et obscurs; le mariage est arrêté. Un dimanche, en sortant de la mairie du onzième arrondissement, où il était allé faire publier les bans, notre amoureux rencontra un des prisonniers qu'il avait connus à Clairvaux. Il se trouble, il fuit; l'autre suit ses pas, et le rejoint sur le seuil de la porte. Pâle et fondant en larmes, l'ouvrier monte dans sa mansarde; les caresses de son amie, les baisers de sa mère, ne peuvent le rendre à lui-même. Le lendemain il se présente à l'atelier, le maître le repousse brutalement, en lui disant qu'il ne veut pas de voleur chez lui. Plus de travail! La misère arrive plus effrayante que jamais; on veut l'entraîner au crime, il résiste, il résiste sans cesse; n'a-t-il pas deux anges qui veillent sur lui? La mère retombe malade et meurt; l'ouvrier cherche partout de l'ouvrage, partout il est repoussé avec mépris. Fallait-il voler? fallait-il que sa fiancée se prostituât? Un jour ils sortent tous deux, souriant, l'œil animé par la fièvre; ils vont, ils vont... et le lendemain on rapportait à la Morgue leurs deux cadavres étroitement liés ensemble.
Cet écueil de toutes les anciennes prisons se retrouve dans le système d'Auburn. Et puis, quelle cruauté dans cette loi rigoureuse du silence, imposée par la force à des hommes constamment placés les uns auprès des autres! A quelle tentation ces malheureux sont incessamment soumis! Les prisonniers doivent travailler les yeux baissés, et ne correspondre entre eux de quelque manière que ce soit: un geste, un regard, un instant de distraction, sont autant de crimes. Les gardiens, chargés de surveiller les prisonniers et de faire observer la loi sévère de l'établissement, sont armés d'un nerf de bœuf, et la moindre infraction est instantanément punie d'un certain nombre de coups, que le gardien applique suivant sa fantaisie et son humeur, sans qu'il ait besoin d'en référer à une autorité supérieure à la sienne.
On comprend à quels révoltants abus un pareil état de choses doit donner lieu. Les rapports officiels adressés à plusieurs reprises à la législature de New-York, par diverses commissions chargées de constater l'état du pénitencier d'Auburn, sont pleins de faits révoltants. Un condamné, nommé Beeman, fait un signe, il reçoit huit coups de fouet; on acquiert un instant après la conviction que le malheureux n'avait fait un signe que pour avoir un outil dont il avait besoin. Un autre, nommé Clark, parce qu'il ne sortait pas assez tôt de sa cellule, est renversé d'un coup de bâton et foulé aux pieds par le gardien. Une femme enceinte, Rachel Welsh, à la suite d'un châtiment barbare que nous ne pourrions décrire ici, meurt peu de temps après dans les douleurs de l'enfantement; et on appelle cela une réforme pénitentiaire!