Tel est le système d'Auburn. Isolement pendant la nuit, travail en commun pendant le jour, et en silence; répression arbitraire et immédiate de toute infraction par le nerf de bœuf du gardien.
Le système de Philadelphie est plus rationnel; il n'expose pas du moins le condamné à une tentation continuelle. Ce système consiste à renfermer, nuit et jour, le prisonnier dans une cellule solitaire où n'arrive aucun bruit du dehors, où le condamné ignore même si d'autres malheureux vivent sous le même toit que lui, où il ne voit d'autre visage que celui du gardien qui lui apporte du travail, celui de l'inspecteur et de quelques autres personnages officiels. Des ouvertures pratiquées dans la cellule permettent aux regards du gardien d'y pénétrer à chaque instant sans que le prisonnier s'en doute.
Ce système, poussé d'abord jusqu'à ses dernières rigueurs, avait produit des résultats déplorables. La solitude absolue avait engendré la folie et la mort. Aujourd'hui, les modifications apportées au régime de l'emprisonnement individuel ont éloigné d'aussi tristes effets. Le dernier rapport du pénitencier de Philadelphie constate que la santé des détenus s'y établit plutôt qu'elle ne se détériore. Dans la prison de Glasgow, en Écosse; dans celle de la Roquette, à Paris, où emprisonnement individuel est en vigueur, l'état sanitaire est satisfaisant.
C'est donc à ce dernier système que le gouvernement et la commission de la chambre des députés ont donné la préférence.
Le plus important résultat de l'emprisonnement cellulaire, sans contredit, sera d'éviter la corruption morale que les condamnés se communiquaient entre eux comme une gangrène et d'empêcher toutes les relations criminelles que le contact mutuel engendrait. Mais de deux choses l'une: ou le condamné s'amendera et deviendra un citoyen honnête et actif quand vous le rendrez à la société, et pour cela il faudra que votre sollicitude veille sur lui, que vous lui assuriez du travail, toutes choses que vous ne faites pas pour l'ouvrier honnête, et qui, si vous les eussiez faites plus tôt pour le criminel, eussent peut-être empêché défaillir; ou il ne s'amendera pas, et la mort, lui paraissant préférable au supplice de l'isolement, de voleur il deviendra assassin. Alors peut-être la société se sera obligée d'abolir la peine de mort, mais la cause principale de l'accroissement des crimes n'en subsistera pas moins, et c'est là qu'il faudra inévitablement remonter un jour, car c'est là qu'est la vraie réforme pénitentiaire.
PROJET DE LOI SUR LES PRISONS.
Le projet de loi nous promet une amélioration impatiemment attendue par l'opinion publique: les bagnes seront supprimés. Les frais de construction et d'appropriation pour 17,000 cellules nécessaires au service du nouveau régime pénitentiaire, s'élèveront à la somme énorme de 69,223,430 fr., c'est-à-dire qu'en moyenne la cellule de chaque prisonnier coûtera 2,750 fr. Qu'on se demande combien d'entre eux, combien de pères de famille, avec le dixième de cette somme, eussent pu être arrachés au crime et devenir de bons citoyens! Sans doute, avec ces 69 millions, vous ferez une bonne œuvre, nous l'espérons mais, encore une fois pourquoi, puisque vous reconnaissez vous-même que vous n'attaquez ainsi ni la cause unique, ni la cause principale du mal, pourquoi hésitez-vous, quand il s'agit d'employer les fonds de ceux des départements et des communes, à des créations qui auraient pour objet de remonter à cette cause, et de porter au désordre que vous signalez vous-même un remède efficace? Chaque commune de France n'a pas encore un desservant et son instituteur, et partout ces fonctionnaires éminemment utiles sont si faiblement rétribués qu'ils ont peine à vivre. Les salles d'asile, les ouvroirs, sont un luxe des grandes villes; les hôpitaux ne suffisent pas à contenir nos malades indigents, vous n'avez pas une école professionnelle pour les enfants du peuple! Avez donc le cœur de demander aux pouvoirs publics quelques millions aussi pour commencer cette réforme positive, charitable, vraiment chrétienne, en même temps que vous demandez 69 millions pour une réforme négative et douteuse, et vous aurez fait vraiment alors œuvre de philanthropie et de bonne politique.
Entre autres améliorations introduites par le projet de loi, nos signalerons celle-ci; la surveillance immédiate des prisons ou quartiers affectés aux femmes, sera exercée par des personnes de leur sexe. Les prisons seront divisées en trois catégories: maisons de travaux forcés, maisons de réclusion, maisons d'emprisonnement. Un ministre appartenant à l'un les cultes non catholiques sera attaché au service de la maison lorsque les besoins l'exigeront. Deux heures au moins par jour seront réservées aux condamnés pour l'école, les visites et la lecture de livres, dont une commission de surveillance déterminera le choix. Les condamnés âgés de soixante-dix ans et ceux qui auront subi pendant douze ans la peine le l'emprisonnement cellulaire, continueront à être séparés pendant la nuit, mais ils travailleront en commun et en silence pendant le jour. La bastonnade, en vigueur encore dans nos bagnes, sera supprimée; les punitions que le préposé en chef de chaque prison pourra infliger sont celles-ci: la cellule obscure, la privation du travail, la mise au pain et à l'eau, une retenue sur la part qui aurait été allouée au condamné sur ses travaux.
Il y a, dans ce projet de loi, un mélange des deux systèmes sur la valeur duquel il est impossible de se prononcer; l'expérience seule pourra démontrer ses avantages et ses inconvénients. Mais s'il est vrai que le plus grave reproche adressé au système d'Auburn soit le contact des condamnés et la funeste influence qu'ils pourront exercer l'un sur l'autre en rentrant dans le monde, pourquoi y exposer précisément les plus grands coupables? Si la loi du silence est si difficile à faire observer, même à l'aide des répressions immédiates et corporelles, sur quels moyens compte-t-on pour y soumettre des hommes, chez lesquels la tentation de parler, la curiosité seront d'autant plus éveillées, que leur séquestration aura été plus longue?
Mais ne faisons pas de probabilités, elles sont inutiles. Le projet de loi adopte un système d'emprisonnement tellement rigoureux, qu'il faut y renoncer après douze ans de pratique. Pour appliquer ce système, une somme immense est demandée. Nous ne voulons pas rechercher si, en éveillant chez les prisonniers les sentiments de l'honneur et du devoir; si, en distribuant des médailles de bonne conduite, comme le faisait M. Marquet-Vapelot quand il dirigeait la prison centrale de Loos; si, en passionnant les condamnés pour le devoir, comme le fit M Elam-Lynds, directeur du pénitencier d'Auburn, qui fait bâtir, sur les bords de l'Hudson, la vaste prison de Sing-Sing par les prisonniers eux-mêmes, qui devaient y être renfermes; si, par un système de sociabilité enfin, plutôt que par un système contraire, il eût été possible de moraliser les criminels; ce serait là, en tout cas, une chose fort difficile, et on ne se soucie guère d'aborder de pareilles difficultés. Mais le système du gouvernement et de la commission une fois adopté, nous demandons si l'heure n'est pas venue de commencer en même temps la réforme pénitentiaire par les améliorations sociales, et si après s'être occupé, tant bien que mal, de l'homme qui a failli, il ne faut pas s'occuper enfin de celui qui est sur le point de faillir, il est beau sans doute de s'efforcer de faire du criminel un honnête homme, mais il serait mieux encore d'empêcher l'homme encore honnête de devenir criminel.