«Le doute sur la réalité de l'existence de ce véritable œuf doit être attribué à plusieurs causes qui sont; 1° la rareté des occasions qu'on a eues jusqu'à ce jour de se les procurer; 2º les empêchements que les observateurs ont éprouvés, alors qu'il s'agissait de compléter leurs recherches sur ce point, et 3º la préoccupation de ceux qui niaient les œufs parce que l'hydre n'a pas d'organes sexuels, ou parce que ces œufs ne sont pas composés comme ceux des autres animaux.

«En constatant que ces trois causes réunies ont pu retarder pendant un siècle une détermination scientifique, qui n'offre pas cependant de difficultés trop grandes, on est naturellement conduit à penser qu'il n'y avait qu'à savoir mieux recueillir les œufs, qu'à compléter les observations et faire des expériences, et enfin qu'à savoir interpréter les faits à l'aide de principes certains, pour résoudre cette première question.»

C'est ce que l'auteur a dû faire et en quoi il nous semble avoir réussi. «Au reste, ajoute-t-il, la question de l'existence de l'œuf de l'hydre, déjà résolue affirmativement par Pallas et par Wagler, a été tellement éclairée par M. Ehrenberg en 1737, qu'on a peine à croire qu'il se soit encore trouvé en 1839, zoologistes qui aient voulu les considérer comme des bourgeons hibernaux.»

Question de la composition de l'œuf de l'hydre.--Cet œuf sera-t-il composé comme celui d'une poule et comme ceux d'un très-grand nombre d'animaux? c'est-à-dire, aura-t-il, en faisant abstraction du blanc, un jaune renfermant une vésicule et une tache du gemme? ce dévrait être aussi d'après les vues théoriques de R. Wagner et de ceux qui les ont adoptées.

Mais en cherchant à vérifier ou à appliquer ces vues théoriques à l'étude de la composition des œufs des hydres, observés depuis leur première apparition jusqu'à leur sortie du corps de la mère, on peut démontrer directement par l'observation et par l'expérience: 1º que les œufs des hydres sont de véritables corps ovoformes composés d'une substance plastique renfermée dans une coque; 2º que ces œufs sont univesiculaires et n'offrent point à leur centre une vésicule et une tache germinative, 3º que la substance plastique qu'ils renferment est elle-même germinative et non entourée d'une substance et d'une enveloppe vitelline ou d'un jaune; 4º qu'aucun fait ne permet jusqu'à présent de regarder ces œufs d'un animal très-inférieur comme offrant quelque analogie avec les gemmes libres des plantes, et 5° que la composition univésiculaire des œufs des hydres, de ceux des spongilles, de ceux encore de plusieurs vers intestinaux dépourvus d'organes sexuels, et probablement de beaucoup d'autres animaux très-inférieurs, ne permettent plus d'accepter comme valable la théorie ovologique de R. Wagner.

La solution de cette deuxième question est d'une très-grande importance, lorsqu'on étudie comparativement, comme on le fait de nos jours, tous les œufs des animaux depuis l'homme jusqu'à l'éponge, c'est-à-dire en examinant sous le rapport de leur composition les œufs des vertébrés, ceux des articulés, et enfin ceux des mollusques et des animaux rayonnes ou zoophytes. Nous verrons bientôt comment doit, être faite cette démonstration de la simplicité de l'œuf de l'hydre.

Question de la spinosité de l'œuf de l'hydre.--Il ne reste plus à résoudre que la troisième question, celle de la forme épineuse ou non épineuse de cet œuf. Le lecteur aura bientôt sous les yeux les figures des deux aspects principaux de l'extérieur de cet œuf, tels que les observateurs les ont constatés et décrits. Cette question, encore pendante en novembre 1842, paraissait susceptible d'une solution prochaine. En effet, dès le printemps de 1843, une étude comparative d'œufs épineux recueillis à Rennes, et de ceux non épineux recueillis dans les environs de Paris, avait donné les moyens de constater la réalité de ces deux formes. Il ne s'agissait plus que de déterminer si elles appartenaient à deux espèces différentes. En redoublant d'attention, l'auteur des nouvelles recherches croit enfin être parvenu à bien reconnaître que les hydres qui, à Rennes, pondent des œufs épineux, en font aussi qui ne le sont nullement, et que les hydres des environs de Paris, dont les œufs se montrent le plus souvent dépourvus d'épines, ont cependant quelquefois une spinosité plus ou moins prononcée, ce qui porte à croire que les individus appartenant à une seule et même espèce font des œufs dont l'aspect extérieur varie depuis l'état presque lisse de la surface, jusqu'à la forme épineuse la mieux caractérisée.

On peut juger très-facilement, par cet exposé très-succinct des questions attaquées et résolues, combien l'étude de la reproduction du polype d'eau douce, qui présentait encore un grand nombre de points très obscurs, avait besoin d'être reprise en sous-œuvre et d'être traitée avec toutes les précautions convenables. Ces précautions, on doit bien le penser, devaient être non-seulement un très-grand nombre d'observations directes, mais encore des expériences nouvelles et bien instituées; et il fallait encore que l'esprit de l'investigateur, à l'abri de toute préoccupation, fût familiarisé avec les vrais principes qui permettent de bien interpréter les faits considérés d'abord isolément, et ensuite dans leurs rapports avec tous les autres faits collatéraux du même ordre.

Après avoir étudié minutieusement à part chaque sorte de corps reproducteur, il fallait procéder à leur examen comparatif, en multipliant les observations et les expériences, jusqu'à ce que les résultats de cet examen pussent être considérés comme des faits généraux et constants. C'est ce qui devait être tenté, et c'est en effet ce qui a été exécuté. Nous ne pourrons indiquer ici que les principaux détails de ces observations, qui ont demandé une patience et une persévérance extrêmes, et surtout des expériences ingénieuses auxquelles il fallait avoir recours; mais nous signalerons à nos lecteurs le principe qui a dominé ce travail, parce qu'il est à la fois très-philosophique et éminemment pratique. Ce principe repose sur le fait généralement connu, qu'au fur et à mesure que des organes chargés de fournir des corps reproducteurs se compliquent ou se simplifient, ces corps doivent se compliquer ou se simplifier eux-mêmes. Ce fait, que les botanistes et les horticulteurs ont si bien démontré en étudiant comparativement les diverses sortes de fruits ou graines depuis les plus compliqués dans la série des plantes phanérogames, jusqu'aux plus simples, qui sont les spores ou séminoles des végétaux cryptogames, ce fait si généralement connu devait faire soupçonner que les œufs des animaux, qui ont à peu près la même composition dans la très-grande majorité des espèces, pourraient cependant être plus simples dans les organismes inférieurs du règne animal, qu'on sait parfaitement, de nos jours, être très-rapprochés des végétaux les plus inférieurs. Pourtant les ovologistes modernes, qui ne devaient et ne pouvaient ignorer ce fait si usuellement connu, le passaient sous silence et se laissaient aller à des vues générales incomplètes, parce qu'elles n'embrassaient pas la généralité des diverses sortes de corps reproducteurs des animaux (œufs, bourgeons et boutures) qu'il fallait pourtant savoir grouper systématiquement pour en avoir une première conception générale.

Les réflexions que nous venons d'exposer à nos lecteurs sont sans doute suffisantes pour leur faire comprendre toute l'importance de l'étude approfondie de l'œuf du polype d'eau douce que l'on avait d'abord pris pour une plante.