Nous bornons la l'exposé succinct de ce qui nous a paru le plus susceptible de piquer et de satisfaire la curiosité des gens du monde, au sujet de l'histoire du curieux animal qui, depuis cent ans, a donné lieu à un très-grand nombre de travaux bien faits pour mériter, à ceux qui ont le courage de les poursuivre dans une direction philosophique, la reconnaissance des grands corps scientifiques.
Mais nous aurons encore à rendre compte à nos lecteurs des recherches sur un autre animal très-commun dans les environs de Paris, et dont l'étude, plus difficile et plus curieuse encore, fait partie du même travail couronné par l'Académie.
Bulletin bibliographique.
Voyages de la Commission du Nord en Scandinavie, en Laponie, au Spitzberg et aux Féroe, pendant les années 1838, 1839 et 1840.--Arthus Bertrand, éditeur.
L'Illustration avait déjà annoncé (t. I. p. 62) l'apparition des premières livraisons de cet ouvrage; depuis cette époque deux nouveaux volumes du texte et seize livraisons de planches ont paru. L'un des volumes est consacré à une partie du magnétisme terrestre, la variation diurne de l'aiguille aimantée. On sait qu'une aiguille magnétique, librement suspendue, se dévie tantôt à l'est, tantôt à l'ouest. L'étude de ces variations horaires sur différents points du globe est un élément important pour arriver à la connaissance des changements qui s'opèrent en un même lieu dans la direction des forces magnétiques. MM. Lottin et Bravais ont rédigé les observations originales faites par la commission à Drontheim, capitale de la Norvège, du 28 juin au 2 juillet 1838; à Bellsound (Spitzberg), Lat. 70° 30', du 2 au 3 août, et enfin la longue série de Bossekop, en Laponie, du 1 septembre 1838 au 30 avril 1839. La publication de ces intéressants matériaux est un service rendu à la physique du globe; car les observations ont été faites avec un soin et une intelligence tels que les météorologistes pourront y puiser avec confiance les éléments de leurs déductions ou de leurs théories. Jusqu'ici l'on ne possédait pas de longue série faite sous une latitude aussi élevée, où les perturbations magnétiques sont beaucoup plus fortes que dans les contrées plus méridionales. Ce volume est précédé d'une introduction de M. Bravais, dans laquelle ce jeune et savant astronome fait une exposition aussi simple que lucide de l'action des forces magnétiques; exposition complètement indépendante des théories par lesquelles on cherche à les expliquer. En les ramenant au système des couples imagine par M. Poinsot, il a singulièrement facilité la démonstration, et nous recommandons la lecture de cette introduction de vingt-cinq pages à toutes les personnes qui voudront se former une idée juste et nette de l'action des forces magnétiques sur le barreau aimanté.
La troisième livraison de texte est consacrée à la géographie physique. Elle contient d'abord un rapport de M. Elie de Beaumont sur un mémoire de M. Bravais, ayant pour sujet les Lignes d'ancien niveau de la mer dans le Finmark, puis le mémoire lui-même. Ces lignes d'ancien niveau étaient d'autant plus intéressantes qu'elles existent aussi en Écosse, où elles avaient été le sujet de nombreux travaux de la part de MM. MacCuloch, Lauder-Dick et Darwin Voici comment notre compatriote a été conduit à faire cette étude.
Près de Hammerfest, en Laponie, il avait remarqué, sur les pentes des montagnes, deux lignes de ressaut parallèles et horizontales. A ne considérer que leur forme, elles ressemblaient aux berges d'un canal, et leur position à mi-côte rappelait les banquettes des ouvrages de fortification. Un lac, situé dans le voisinage, était entouré de berges semblables fort élevées au-dessus de son niveau, et mille indices trop longs à énumérer montraient clairement que ce lac était autrefois une baie, tandis que maintenant ses eaux se jettent dans la mer en formant une cascade élevée de cinq mètres environ. La première pensée de M. Bravais fut de mesurer la hauteur de ces berges singulières au-dessus du niveau du l'Océan; mais, pour y réussir, il fallait un point de départ qui ne changeât pas. Or, sans être aussi fortes que sur les côtes de Normandie, les marées de la mer Glaciale font varier son niveau de deux à quatre mètres, suivant les heures de la journée. Déterminer le niveau moyen de la mer dans chaque point du fiord, ou golfe profond et sinueux qui s'étend de Hammerfest à Bossekop, était chose impossible; mais pour celui qui n'est point parqué dans une étroite spécialité, toutes les sciences se prêtent un mutuel appui, et dans cette circonstance, la botanique a fourni les moyens de résoudre une difficulté de géométrie pratique. Tous les contours des fiords de la Norvège sont tapissés par une algue ou plante marine pourvue de petites vessies remplies d'air, qui la font surnager à la surface de l'eau; c'est le fucus vesiculosus des botanistes. Or, l'existence de ces fucus est subordonnée à la condition de rester chaque jour plongés dans l'eau pendant un temps suffisant; il en résulté qu'ils doivent former une ligue invariable et parallèle à la surface des eaux. Au-dessus de cette ligue, la mer ne séjourne pas assez longtemps pour que la plante puisse végéter, et l'algue s'arrête brusquement à une limite parfaitement tranchée. Des mesures rigoureuses, faites à Hammerfest et à Bossekop, prouvèrent que cette ligne est élevée de six décimètres au-dessus du niveau moyen de la mer.
Le point de départ une fois déterminé, il était facile de mesurer la hauteur des berges anciennes au-dessus de la ligue des fucus, à l'aide du baromètre ou d'un niveau. En longeant, dans une embarcation, les sinuosités du fiord, M. Bravais ne tarda pas à reconnaître des berges semblables à celles de Hammerfest. Mais dans les parties rentrantes du rivage, au fond des anses, à l'embouchure des ruisseaux ou des rivières, ces berges, au lieu de simples banquettes, se présentaient sous la forme de terrasses terminées supérieurement par un plan horizontal, et antérieurement par un talus régulier qui plongeait vers la mer. Ce talus était quelquefois interrompu par des gradins parallèles semblables à ceux dont nous avons parlé. Composées d'un sable fin et homogène, ces grandes terrasses offrent une telle régularité, qu'on est tenté de lus prendre pour de véritables redoutes, pour des ouvrages de fortification destines à défendre l'entrée des vallées qu'elles ferment complètement du côté de la mer. Quand la côte est formée par des falaises escarpées, alors l'on y découvre souvent des lignes noires, parallèles entre elles, et en s'élevant du rivage vers ces lignes, on reconnaît qu'elles correspondent à une entaille plus ou moins profonde, à une érosion plus ou moins marquée qui creuse le rocher. Les lignes d'érosion sont les traces d'un ancien rivage émergé par suite du soulèvement de la côte. L'usure des rochers, les cavités, les cavernes formées par l'action des vagues, l'aspect arrondi des surfaces, tout rappelle le rivage actuel qui se trouve souvent à trente mètres au-dessous. Les terrasses et les banquettes sont aussi des marques de l'ancien niveau des eaux: on les retrouve en France, sur les bords des canaux et des lacs dont le niveau varie en se maintenant pendant quelque temps à des hauteurs déterminées.
C'est un fait connu depuis longtemps que les côtes de Norvège et de Suède sont sujettes à des oscillations dont quelques-unes remontent aux époques historiques. Quelquefois la côte s'abaisse; le plus souvent elle s'élève, non par des secousses brusques, mais d'une manière tellement lente, que la différence de niveau ne devient sensible qu'au bout d'un grand nombre d'années. Ainsi donc, la mer avait laissé, le long du fiord d'Alten, des traces de son séjour. L'apparence de ces traces varie suivant la forme de la rôle et la nature de la roche: à l'entrée des vallées et au fond des anses, des terrasses de sable; sur le penchant des montagnes, des berges ou banquettes horizontales; le long des rochers, des lignes d'érosion parallèles.
Ces traces sont-elles continues, ou, en d'autres termes, forment-elles une ou plusieurs lignes que l'on puisse suivre sans interruption, depuis l'entrée du fiord jusqu'à son extrémité? M. Bravais s'est assuré qu'il en était ainsi, et qu'on pouvait distinguer deux lignes qui, partant de Hammerfest, aboutissaient à Bossekop, et coïncidaient avec les banquettes, les terrasses et les ligues d'érosion. Ces traces sont-elles parallèles à la surface de l'Océan? Quand on navigue entre les deux rives du fiord, et qu'on regarde ces lignes d'ancien niveau de la mer elles semblent rigoureusement horizontales dans tout l'espace que l'on peut embrasser; mais la longueur totale du fiord étant de huit myriamètres environ, il était impossible de savoir si ces lignes sont parallèles, dans toute leur longueur, à la surface de la mer, ou, en d'autres termes, si elles sont horizontales. Heureusement le soin qu'on a pris de mesurer de distance en distance la hauteur de ces ligues au-dessus du rivage nous donne immédiatement la solution du problème. Près de Hammerfest, la berge supérieure était à 29 m., l'inférieure à 19 m. au-dessus de la mer. Dans le milieu du golfe, les bailleurs deviennent plus considérables, et au fond du fiord elles sont de 77 m. pour la ligne supérieure; de 28 m. pour l'inférieure. Ainsi donc; 1° ces lignes ne sont point horizontales; 2º elles ne sont point parfaitement parallèles entre elles; 3° elles ne sont pas même rectilignes, et vers le milieu du fiord la ligne qui part de Hammerfest fait un angle avec celle qui se termine près de Bossekop.