Les conséquences de ces mesures sont importantes pour la géologie, et M. Elie de Beaumont les a fait ressortir avec soin dans son excellent rapport sur ce travail. En effet, tant qu'on s'était imaginé, en se fiant au seul témoignage des yeux, que ces traces d'ancien niveau des eaux étaient rectilignes et parallèles à la surface de la mer, on pouvait croire que l'Océan, en s'abaissant, avait laissé ainsi une trace horizontale sur la côte: on était en droit de supposer qu'en empiétant sur certains rivages, il se retirait de certains autres, et se déplaçait ainsi lentement à la surface du globe. Mais les traces d'ancien niveau n'étant ni horizontales ni parallèles entre elles, cette hypothèse est inadmissible; car une surface liquide ne peut laisser qu'une trace horizontale comme elle. Ce n'est donc point la mer qui a baissé, c'est la côte qui s'est soulevée. Ce soulèvement a été d'autant, plus considérable qu'on pénètre plus avant dans les terres: il s'est fait par saccades qui ont été interrompues par deux intervalles de repos. Le plus fort soulèvement est de quarante mètres à Bossekop, le plus faible de quatorze à Hammerfest. C'est ainsi que dans une science ou le désir de généraliser fait souvent négliger l'observation des faits, M. Bravais, procédant par une méthode rigoureuse, a donné une démonstration du soulèvement de la côte de Norvège que les voyageurs antérieurs à lui avaient reconnu sans pouvoir le prouver d'une manière mathématique.
A quelle époque remonte ce soulèvement? C'est une question difficile à résoudre. En Suède, on a des preuves certaines qu'il continue depuis les temps historiques. Des anneaux destinés à amarrer des navires ont été trouves à une grande distance et à une grande hauteur au-dessus du rivage. En Laponie, où la civilisation a pénétré depuis si peu de temps, il n'existe point encore de monuments historiques remontant à plus de deux siècles. Mais les terrasses sont souvent couvertes de pics dont quelques-uns sont âgés de quatre cents ans et au delà: ainsi donc, l'émergence de ces terrasses ne saurait être postérieure à cette époque. Il est probable aussi que le soulèvement de la côte du Finmark est postérieur aux dernières révolutions du globe, car on trouve, dans quelques points au-dessus du niveau de la mer, des coquilles qui vivent encore dans son sein, et appartiennent à l'époque zoologique dont l'homme fait partie.
Ce Mémoire est suivi d'Observations sur les glaciers du Spitzberg, comparés à ceux de la Suisse et de la Norvège, par M. Ch. Martins. L'auteur s'est attaché à décrire ces glaciers sous tous les points de vue, en les comparant à ceux de la Suisse, qu'il avait déjà étudiés dans quatre voyages antérieurs à celui du Nord. Les résultats principaux auxquels il est arrive sont les suivants:
1º Les glaciers du Spitzberg correspondent aux glaciers supérieurs de la Suisse, c'est-à-dire à ceux qui sont au-dessus de la ligne des neiges éternelles.
2º Ces glaciers sont simples, et non formés par la réunion de plusieurs glaciers secondaires; il en résulte qu'ils sont dépourvus de moraines médianes et terminales.
3º Dans leur marche descendante, les glaciers du Spitzberg ne s'arrêtent pas au bord du rivage, mais s'avancent sur la mer en la surplombant, parce qu'en été la température des eaux de cette mer est supérieure à zéro. Il en résulte que ces glaciers n'étant pas soutenus à la marée basse, s'écroulent sans cesse dans la mer, et donnent naissance à ces bancs de glaces flottantes qu'on trouve dans les parages du Spitzberg.
4º A cause des faibles chaleurs de l'été, ces glaciers ne fondent pas à leur surface, comme ceux de la Suisse; aussi voit-on de gros blocs de pierre enchâssés dans la glace, qui tombent à la mer avec la masse qui les entoure et sont ensuite charriés au loin. Ces observations expliquent parfaitement le mode de transport des blocs erratiques par des glaces flottantes.
Ce volume se termine par deux Mémoires: l'un de. M. Siljestroem, l'autre de M. Daubrée sur la Direction des stries que l'on observe sur les rochers polis de la Norvège. Dans presque toute la Scandinavie on remarque souvent que les rochers sont arrondis à leur surface, et présentent des stries qui, dans un même lieu, affectant une direction constante. On a observé, en outre, que ces rochers, arrondis d'un côte, présentaient du côté opposé un escarpement avec des arêtes vives et tranchantes, il est donc évident que la force qui les a arrondis et striées n'agissait pas du côté escarpé, mais du côté opposé. Ainsi, si le côté escarpé était au sud, le côte arrondi au nord, la force, agissait du nord au sud. On s'était hâté d'expliquer l'origine de ces stries et de ces rochers polis avant de les étudier avec détail et sur une grande surface de pays. MM. Siljestroem et Daubrée ont rempli cette lacune pour la Norvège. On sait maintenant que dans ce pays les stries qui sillonnent les rochers polis sont perpendiculaires à la ligue de faîte des chaînes de montagnes, et par conséquent parallèles à la direction des vallées. Cette loi, qui s'applique aussi aux rochers polis et striés de la Suède et de la Suisse, prouve que la force qui les a arrondis agissait dans le sens de l'axe de la vallée et de haut en bas, et non pas, comme ou l'avait déduit d'observations superficielles et peu nombreuses, suivant une direction toujours la même, du nord au sud, par exemple. On reconnaîtra sur la carte qui accompagnera le Mémoire de ces auteurs, que les flèches qui indiquent la direction et le sens des stries sont parallèles, en général, au cours des rivières, et dirigées dans le sens de leur pente.
On voit que la grande publication que nous analysons renferme des travaux utiles et consciencieux. Espérons que les livraisons du texte se succéderont désormais avec plus de rapidité; la faute n'en est point aux auteurs, dont le manuscrit attend souvent l'impression pendant plusieurs mois. Ceux qui en sont chargés devraient ne pas oublier qu'ils travaillent à un monument national, et qu'en couvrant leurs frais par ses souscriptions, le gouvernement a le droit d'exiger que ce monument soit élevé aussi rapidement que possible. Cette lenteur à publier les résultats de nos voyages permet presque toujours aux Anglais de nous devancer en faisant connaître des faits qu'ils ont observés après nous, imitons leur louable activité et leur sens pratique. Leurs publications de voyages, moins magnifiques que les nôtres, ne sont point inabordables au savant modeste par leur prix excessif. Il en résulte que leurs travaux se popularisent plus vite et qu'on leur attribue souvent des découvertes que nous avions faites avant eux.
M.