Pour grandir nettement un dessin, il faut le tracer soit correctement, soit en décalquant de la gaze ou de la tarlatane sur une gaze particulière dont on se sert quelquefois pour envelopper les pendules et les flambeaux afin de les préserver des mouches. Cette gaze est connue sous le nom de gaze gommée Sur cette gaze on tracera les contours et on marquera les ombres avec de l'encre lithographique, puis on déposera l'appareil comme on le voit dans la figure ci-jointe. A défaut de la gaze gommée, on peut employer une vitre.
La lampe est portée sur un pied disposé de manière à pouvoir être élevée ou abaissée à volonté. Sa flamme doit être très-petite, et se réduire, autant que possible, à un point lumineux. On emploiera donc, si l'on veut, une mèche cylindrique très-grêle, ou bien une lampe à mèche plate préparée de la manière suivante: on coupera à l'extrémité de la mèche une bande rectangulaire d'environ deux ou trois millimètres de hauteur, que l'on ôtera en ayant soin de laissera l'un des angles de la mèche un petit rectangle d'un millimétré de base sur deux ou trois de hauteur; puis on baissera la mèche jusqu'à ce que le petit rectangle fasse seul saillie au-dessus du rebord de la monture en cuivre; on allumera l'extrémité du rectangle, et l'on placera la lampe de manière à ce que la mèche soit dans un plan perpendiculaire au petit cadre sur lequel se trouve le dessin.
Le placement de la lampe exige quelques précautions: il faut que la flamme soit sur une droite horizontale passant par le centre géométrique du dessin, et à une distance convenable pour avoir le grandissement que l'on désire et des contours nets et bien tranchés. Si le dessin que l'on veut grandir est lui-même de grande dimension, alors les contours seront élargis et mal terminés. Pour obvier à cet inconvénient, on partage mentalement ou en réalité le cadre du dessin en deux rectangles égaux par une ligne horizontale menée par le milieu des deux bords verticaux, on en fait autant sur la toile destinée à recevoir l'image grossie; puis l'on place d'abord la lampe sur une ligne horizontale passant par le milieu du rectangle supérieur, de façon à ce que le rectangle du grand cadre soit complètement rempli par la moitié supérieure de l'image grossie, et l'on calque sur ce cadre la portion de la figure ainsi agrandie; ensuite on abaisse la lampe jusqu'à ce qu'elle se trouve sur la ligne horizontale passant par le milieu du rectangle inférieur, et l'on calque cette partie à son tour. On conçoit que l'on puisse, si cela est nécessaire, partager la figure en quatre, en huit, en seize, etc., parties égales, et obtenir ainsi un grossissement indéfini. Par cet artifice, on évite l'élargissement des traits et les pénombres qui les rendraient incertains.
Le cadre sur lequel on reçoit l'image grossie doit être tendu avec du papier blanc ou une toile préparée pour peindre, afin que l'ombre noire fasse contraste avec le fond. Les peintres verront qu'on obtient ainsi de très-beaux effets d'ombres portées qu'il serait intéressant de fixer sur le papier. On dirait des dessins grandioses d'un relief extraordinaire et d'un aspect sculptural.
Comme toute chose nouvelle, les procédés de M. Roulliet ont été l'objet de quelques critiques. On a dit que ce principe n'était pas nouveau; cela est vrai. Quiconque a sur une vitre suivi les contours des édifices qu'il voyait à travers cette vitre, a découvert le même principe. Il y a plus. Albert Durer a décrit et figuré un appareil tout à fait semblable à celui de M. Roulliet Voy. Magasin Pittoresque, 1844, p. 107, sauf que la gaze est remplacée par un carreau de verre. M Roulliet ne connaissait pas l'ouvrage d'Albert Durer, qui est fort rare et écrit en vieil allemand fort difficile à comprendre; mais l'eût-il connu, cela n'ôte, selon moi, rien à son mérite. L'appareil du peintre de Nuremberg est d'une application difficile. Il dessinait sur la vitre avec un pinceau, puis calquait son dessin sur du papier transparent. Quand avec le fusain vous avez tracé votre esquisse sur la gaze, vous l'appliquez sur du papier, du carton, de la toile, du bois, du plâtre, vous soulevez çà et là la gaze avec une épingle, et le dessin est transporté. Cette facilité, cette rapidité d'exécution, sont de grands avantages. La fragilité du carreau de vitre rend son emploi difficile dans un voyage: qu'il se casse, et le dessinateur est désarmé. Est-il facile ensuite de se procurer une vitre assez grande pour copier un homme de grandeur naturelle? Un semblable appareil est-il transportable? ce double but est au contraire atteint au moyen d'une grande gaze tendue sur un cadre articulé qui se replie sur lui-même. On sait aussi qu'on peut développer des dessins faits sur des surfaces courbes en donnant à la gaze une courbure semblable à celle de la surface dont on veut copier les figures, et en décalquant ensuite ces lignes sur une surface plane. Avec la vitre, on ne saurait obtenir ce résultat. Ainsi donc si le principe n'est pas nouveau, l'application est nouvelle et faire voir comment un principe peut s'utiliser dans la pratique, c'est le découvrir une seconde fois. Les principes des applications les plus utiles, les plus grandioses, n'étaient pas nouveaux, et
Si parva licet componere magnis,
le principe des machines à vapeur est dans la marmite de Papin, ce qui ne diminue pas, je pense, la gloire de Watt et de ses successeurs. Le principe du grossissement n'est pas nouveau non plus, c'est celui de la lanterne magique; mais pourquoi n'a-t-on pas eu plus tôt l'idée de l'utiliser? Quant à celui de la projection, il est entièrement neuf, et l'on a droit de s'étonner que les architectes n'aient pas trouvé le moyen de réaliser l'idée de projection, et d'exécuter un plan géométral sans mesurer une à une toutes les parties d'un édifice. Mais à peine si j'ose le dire à une époque où la spécialité est en si grand honneur, c est un médecin qui a découvert le principe des machines à vapeur, et un paysagiste nullement géomètre, qui a résolu un des plus beaux problèmes de la géométrie pratique.
Quelques personnes ayant voulu se servir de l'appareil n'ont pas réussi, et s'en sont prises au procédé. Peut-être avais-je trop répété qu'il était très-facile de s'en servir. On me pardonnera donc de donner ici quelques conseils utiles, pour le commençant, la condition première, sine qua non, c'est la parfaite immobilité de l'œil, du cadre et de l'objet qu'il veut dessiner; il fera donc bien d'appuyer solidement sa tête contre un mur ou un autre obstacle immobile, et aura soin de ne pas remuer la tête pendant qu'il fera son esquisse. Le cadre devra rester aussi parfaitement immobile: celui-ci sera placé de façon à être peu éclairé, afin que la gaze soit à peine visible, tandis que l'objet à calquer est en pleine lumière et présente des contours bien tranchés et bien visibles. Pour son coup d'essai, il n'essaiera pas de faire un portrait; mais il s'exercera d'abord à suivre les contours d'une arabesque, ceux d'un dessin de tapisserie, en ayant soin de le copier à une petite distance, afin qu'ils ne soient pas trop petits sur la gaze; mais si l'objet doit être placé près du cadre, l'œil du dessinateur doit en être éloigné de cinq décimètres environ. Ensuite on copiera de gros meubles, un fauteuil, une commode, un lit avec ses rideaux. Après huit jours de ces exercices, on essaiera un portrait. Le modèle se placera sur une chaise basse, de façon que sa tête soit solidement appuyée contre le dossier du modèle. On rapprochera, autant que possible, le cadre de la figure, et on dessinera d'abord rapidement le profil sans se préoccuper des détails Les premiers essais ne seront que des silhouettes. Puis on tâchera de placer l'œil, l'oreille, les cheveux; ensuite on abordera des lignes de trois quarts, et enfin des figures de face. J'ai déjà vu trop de personnes réussir en suivant cette marche, pour ne pas affirmer qu'avec un peu de patience et de réflexion tout le monde est capable d'en faire autant. A mesure que l'élève acquerra de l'habitude, la plupart de ces précautions deviendront superflues, il calquera rapidement et sûrement les objets sans être dérouté par le moindre changement dans leur position relative. Pour être bien jugé, le procédé de M. Roulliet a besoin d'être mieux connu et plus répandu. Le temps décidera de son utilité, qui me paraît incontestable, du moment qu'on n'exige pas de lui ce qu'il ne peut donner et ce qu'il n'a point promis.
Ch. M.