«On nous conduisit dans un jardin spacieux, entouré d'une haute muraille, planté d'arbres à fruits de diverses espèces, et arrosés par des ruisseaux descendus de l'Atlas. On eût dit un jardin potager d'Europe. A peine notre guide se fut-il avancé de deux pas, il s'arrêta tout court comme un homme frappé de la foudre ou comme, un vieux chasseur qui vient d'apercevoir un lièvre au gîte; puis, s'agenouillant jusqu'à terre et portant la main à son front, il se tint immobile, le cou allongé, les yeux fixés et les bras étendus, pour nous empêcher d'avancer; en même temps il se dépêchait de crier: Seedna! Seedna! (notre seigneur!) Mes yeux suivirent la direction que les siens avaient prise, et, à une distance d'environ quatre cents pas, j'aperçus le sultan, qui se dirigeait de notre, côté, et qui nous fit aussitôt signe de la main d'approcher. Nous obéîmes à cette invitation, et après l'avoir salué, nous remîmes nos chapeaux, tandis que notre interprète, qui était juif, s'empressait d'ôter ses souliers. Le sultan est, à en juger par l'apparence, un homme d'environ quarante-deux ans, déjà fort gras, et condamné à prendre encore de l'embonpoint, d'une taille de cinq pieds neuf pouces; sa physionomie est naturellement douce et agréable; malheureusement une tache qu'il a sur l'œil gauche en gâte l'expression, en faisant croire qu'il louche. Sa barbe est courte, noire et touffue. Il est le seul homme de son royaume qui la laisse croître; car la crainte de voir se renouveler des accidents semblables à ceux dont divers sultans ont été victimes ne permet à aucun rasoir d'approcher de la gorge royale. Nous causâmes d'abord de l'Angleterre, qu'il regarde comme sa plus chère alliée; puis, après nous avoir demandé amicalement des nouvelles de notre santé, il donna l'ordre au caïd de nous montrer tous les jardins. Alors il fit un signe de la main, nous le saluâmes et nous nous retirâmes. Durant tout le temps que dura notre conversation, il resta assis sur un coussin de drap ronge placé sur un rebord saillant du mur du jardin, construit tout exprès pour cet usage. C'est là qu'il reçoit toutes ses visites Jamais il n'est permis de s'asseoir en sa présence, et il n'offre à personne des rafraîchissements; cependant ses manières paraissent aussi simples que son costume...

«Le sultan Muley-Abd-er-Rahman paraît justifier l'opinion qu'avait de lui son oncle Muley Slieinau ou Suleiman, qui le nomma par son testament le seul héritier de sa couronne et de son royaume, au préjudice des droits de ses dix-huit fils, parce qu'il le regardait comme, un homme doux, sensé et juste. En effet, il n'a pas consolidé son trône, selon la mode orientale, en exterminant la famille du dernier sultan, mais en se faisant aimer de ses sujets, et en se montrant le père et le bienfaiteur de ces enfants dont il avait pris la place...

«La journée de Muley-Abd-er-Rahman est ainsi réglée: le matin il se lève avec le jour, et, après avoir dit ses prières, il se promène seul, à pied dans ses jardins, donnant des ordres à ses ouvriers. A huit heures il monte à cheval, et il galope pendant deux ou trois heures, escorté de tous ses grands caïds ou capitaines. La maladie pour laquelle il avait désiré consulter le docteur Brown (les hémorroïdes) était considérablement aggravée par cet exercice quotidien; mais son médecin lui conseilla vainement de prendre un peu de repos. «Me prescrire de ne pas me promener tous les jours à cheval avec mes caïds, répliquait-il invariablement, c'est m'ordonner d'abdiquer. Le cheval est le trône des empereurs de Maroc.» Cet exercice terminé, il se retire dans les appartements de ses femmes, où il reste jusqu'à quatre-heures du soir, goûtant les plaisirs du bain et toutes les autres jouissances physiques que peuvent lui procurer les innombrables beautés de son harem. A quatre heures, il se rend à la mosquée pour y faire ses prières du soir; puis il emploie le reste de la soirée, soit à se promener à cheval, soit à régler quelques affaires d'État.»

Muley Abd-er-Rahman est un rejeton de la famille des Chérifs qui possède le trône du Maroc depuis le commencement du dix-septième siècle.--La couronne impériale est héréditaire, mais ce n'est pas d'ordinaire le fils aîné du monarque défunt qui en hérite; elle passe sur la tête du plus capable, du plus habile ou du plus audacieux de ses nombreux enfants.

On ne connaît pas d'une manière précise la population et les ressources de l'empire du Maroc. Les derniers chiffres publiés par les statisticiens sont les suivants:

Étendue, 13,712 milles carrés.
Population, 14,800,000 habitants.
Revenu, 25,000,000,
Forces de terre, en temps de paix 36,000 hommes.
-- en temps de guerre, 100,000 --
Forces navales, 24 bâtiments.

Outre les trois tribus maures dont nous avons parlé (les berbères, les schelloks, les maures), et les arabes, la population totale de l'empire du Maroc compte un grand nombre de juifs qui sont plutôt, tolérés qu'acceptés, et auxquels ou vend cher cette tolérance. «Sans compter les contributions extraordinaires, dit un voyageur français. M. Charles Didier, ils sont soumis à un tribut annuel considérable et paient pour tout, même pour porter des souliers qu'ils doivent ôter vingt fois par jour devant les mosquées, devant les sanctuaires, devant la maison des santons et des grands.»

Une vue générale de Tétouan, une rue de Tanger, une scène d'un mariage, un enterrement et six costumes, tels sont les seuls dessins originaux que l'Illustration a pu se procurer sur le Maroc; elle les doit à M. Pharamond Blanchard, qui a eu le bonheur rare de visiter les côtes du Maroc sur un navire espagnol, et qui, caché dans la maison d'un consul, a pu faire à la hâte quelques croquis; car les habitants du Maroc ne permettent jamais à un étranger de dessiner.

La vue générale du Tétouan et les costumes ne nécessitent aucune explication.

Quant à la rue de Tanger, que représente notre dessin, elle se nomme El-Atari; c'est la rue principale de la ville, car elle la traverse du nord au sud, et on y trouve non-seulement les habitations des consuls, mais les plus belles boutiques de l'empire, espèces d'antres noirs et profonds creusés dans le mur. Toutes les maisons du Maroc se ressemblent: ce sont de grosses masses carrées, sans fenêtres, surmontées d'une terrasse au lieu de toit, et passées à la chaux. La mosquée., le bazar et le fondaqué (auberge) de Tanger se trouvent également dans cette rue.