A Saint--Paul, M. Alfred Michiels continue les études littéraires qu'il a commencées à Westminster. Le chapitre IV, qui n'a pas moins de soixante pages, est rempli tout entier par une biographie de Samuel Johnson, déjà publiée dans un des derniers numéros de la Revue indépendante.

Cependant M. Alfred Michiels se lasse bien vite «du tumulte de Londres, et de n'avoir sous les yeux que des pierres taillées et des productions humaines, il voulut voir un peu le ciel, les collines et les flots limpides de la Tamise, dont un double rang de maisons ne laisse point approcher dans l'intérieur de la ville.» Il erra d'abord dans les parcs; puis il s'éloigna de Kensington, et il visita successivement Chiswick, Richmond, Hampton-Court, Twickenham, Runney-Mead et Windsor. Les noms de ces pays n'indiquent-ils pas suffisamment les études auxquelles l'auteur de l'Angleterre se livra pendant ses excursions rurales. A Chiswick, il trouve les tombes d'Ugo Foscolo et de Hogarth; à Richmond, celle de James Thomson; à Twickenham, celle de Pope. En allant de Twickenham à Hampton-Court, il aperçoit Strawberry-Hill, la célèbre habitation d'Horace Walpole. Aussitôt il écrit la vie et il analyse les œuvres de tous ces hommes illustres. La description et l'histoire de Hampton-Court et de Windsor, qui terminent le volume, sont entremêlées de notices biographiques et critiques consacrées à Wolsey, à Holbein, au roi Jean, dont la prairie de Runney-Mead «fait évoquer l'ombre vile à la nécromancie de l'histoire.» Enfin, M. Alfred Michiels termine ses promenades par une visite à l'étang de Virginia Waler, au chêne de Herne et au collège d'Elon. Au sortir de ce collège, où tant de personnages célèbres de l'Angleterre ont fait leurs premières chutes, il assista à une représentation de Polichinelle, qu'il a longuement décrite.

Telle est l'Angleterre de M. Alfred Michiels, mosaïque d'études rétrospectives, qui ne manquent ni de talent ni d'intérêt, et qui sont écrites d'un meilleur style que les études sur l'Allemagne du même auteur, mais qui ne forment malheureusement pas un ensemble complet. M. Alfred Michiels s'est un peu trop hâté de réimprimer en un volume les fragments qu'il avait publiés relativement à l'Angleterre dans divers journaux ou recueils périodiques.

Histoire des Français des divers États aux cinq derniers siècles; par M. Alexis Monteil. Tomes IX et X.--Paris, 1844. W. Coquebert. 15 fr..

L'esprit de changement, le goût de nouveauté qui, après les douloureuses fatigues de la révolution, vint tout à coup ranimer l'art et la littérature, ne tarda pas à faire irruption jusque dans les régions sereines de l'histoire. Instruits par le spectacle de nouvelles aventures, des écrivains libres et profonds sortirent des anciennes voies et s'élancèrent avec ardeur à la recherche de vérités trop longtemps inconnues.

On commença à comprendre que la vie d'un grand peuple ne doit pas se résumer dans la biographie de ses rois et dans la sèche narration des scènes ou il a joué un rôle; ou sentit qu'une nation doit être envisagée connue un personne vivante, c'est-à-dire qu'on doit la suivre dans les phases variées de sa vie publique et privée. En un mot, on ne se contenta plus de chercher l'homme historique dans les cours, dans les palais, sur les champs de bataille, on le chercha dans les villages, au sein même de la commune, et jusqu'au dans le foyer domestique; on avait écrit l'histoire des grands, on essuya d'écrire l'histoire du peuple.

M. Monteil, qui vient de publier les deux derniers volumes de son Histoire des Français, est de tous nos écrivains celui qui a pénétré le plus profondément dans ces études vraiment nouvelles. Tandis que MM. Thierry, Barante, Guizot, Michelet, travaillaient avec une noble émulation, mais avec une certaine réserve, à mettre en lumière l'élément fécond de la démocratie, et à lui faire faire place dans l'histoire, M. Monteil aborda de front la difficulté et brisa hardiment le vieux cadre de Mezeray pour en façonner un autre ou entreraient tour à tour, et avec un relief égal, les principales individualités, qu'on nous passe le mot, de la nation française. Au nom de la science et de la justice, il convoqua de nouveaux états généraux ou chaque représentant d'intérêts sérieux fut appelé à formuler sa plainte ou son espérance. S'il fut partial, on doit le reconnaître, ce fut en faveur de ceux qui avaient été d'autant plus froisses qu'ils étaient plus longtemps restés sans organes; mais, nous le répétons, il écouta tout le mondé.

Ce n'est pas ici le lieu d'apprécier, dans son ensemble, le remarquable travail de M. Monteil, auquel d'ailleurs n'ont pas manqué les éclatants témoignages d'approbation et de sympathie. Mieux vaut se taire que de profaner, en les effleurant les questions considérables. Nous nous bornerons à parler des deux derniers volumes, et encore nous n'en parlerons que d'une manière générale.

Les tomes IX et X de l'Histoire des Français embrassent le dix-huitième siècle dans tous ses rapports avec notre époque, et reproduisent avec un soin minutieux la physionomie de la France avant, pendant et après les temps grandioses de la révolution. L'auteur a divisé cette partie de son livre en cent vingt-cinq chapitres, qu'il a nommés décades, on ne sait trop pour quel motif. Depuis la décade du temps passé jusqu'à la décade des adieux, c'est-à-dire depuis la sortie du vieux monde monarchique jusqu'à la solennelle entrée dans le siècle où nous vivons, il a déroulé, comme dans une série de petits tableaux de genre curieusement travaillés, pleins de recherches ingénieuses, d'aperçus profonds, de conscience et de couleur, la vie si compliquée et encore si peu comprise du dix-huitième siècle.

Il y a parfois sans doute dans les allures de l'historien quelque chose de bizarre, de prétentieux, de grimaçant, qui fatigue l'esprit; mais on ne doit pas perdre un instant de vue l'immense difficulté de la tâche qu'il s'était imposée. Arracher à chaque classe de la société, à chaque corporation, en lui empruntant son langage et en quelque sorte ses attitudes familières, tous les secrets, toutes les habitudes, tous les goûts, tous les besoins de sa condition; accompagner cette délicate confession d'une multitude de données authentiques et de renseignements exacts; réunir sans désordre ces matériaux si divers; leur donner à propos de l'intérêt ou de l'autorité, et enfin revêtir tout cela d'une forme qui ne fût point ou trop monotone ou trop discordante, quelle prodigieuse, quelle effrayante entreprise?